SCÈNE X LUCIE, STÉPHENS
LUCIE
Excellent homme! Que ne suis-je sa fille, à lui! personne ne m'en ferait un reproche. (Elle pose sa bougie sur la lable et s'assied pour travailler.) Mais aussi je ne serais pas la sœur d'Adrien ! Sa sœur! que ce mot me semblerait doux! mais il ne sortira jamais de ses lèvres!
Elle travaille.
ôTÉPHENS, qui s'est levé et qui la contemple, le dos appuyé à. la cheminée.
Mademoiselle !
LUCIE, effrayée.
Ah!... comment donc ètes-vous ici, monsieur?
STÉPHENS, apportant une chaise.
Lucie, écoutez-moi, ne criez pas, n'ayez pas peur; le temps presse, accordez-moi ce que je vais vous demander.
Il se met gravement à ses genoui.
LUCIE, avec candeur.
Mon Dieu! monsieur, qu'est-ce donc? Levez-vous, parlez!
STÉPHENS.
Pas avant que vous m'ayez promis une chose d'où dépend mon bonheur et ma vie.
LUCIE, étonnée.
S'il dépend de moi de vous rendre un service... et si...
STÉPHENS, se relevant.
Vous consentez? Oh! Lucie^ je vous adore, je vous idolâtre! Eh bien, voici ce qui m'amène : je veux vous enlever! et voici ce que je vous demande : laissez-vous enlever par moi.
- LUCIE, stupéfaite.
Enlever? (a pan.) Ah! mou Dieu! c'est un fou!
STÉPHENS.
Voyons, Lucie, ne tremblez pas. Votre pâleur est un reproche qui me désespère... et m'exaspère! Je vous respecte, oh!... comme vous le méritez! Jeju.<^ je proteste...
'' LUCIE
Alors, monsieur, remettez à me pa ler en présence de Daniel ou d'Adrien. Tenez, il vous demandait^ Adrien, il vous attend.
STÉPHKXS. s'asscyant.
Non, je ne veux pas voir Adrien. Je lui ai écrit des choses... quil lira quand nous serons partis, et que je vous dirai quand vous serez ma femme, (il tire une leiire de sa poche.) C'est un secret... un grave secret qui vous concerne.
LUCIE
Moi ? ; '
STÉPHENS.
Vous, Lucie; sachez seulement- que je viens de voir madame Charlotte, qu'elle ne vous reprendra jamais avec elle, qu'Adrien ne peut pas et ne doit pas vous garder chez lui...
LUCIE
Pourquoi donc, puisqu'il consent?...
STÉPHENS.
Quand il aura lu ceci, il comprendra que c'est impossible, à moins que...
A moins que ?...
STÉPHE.XS.
Je ne veux pas m'expliquer; ce n'est pas de lui, c'est de moi que je vous parle. Vous voilà sans appui, sans famille, sans ressources, et, moi, toute ma vie, j'ai cherché une femme pure et belle, qui put me devoir tout .^ans avoir jamais songé à me lien demander. Je la rencontre, c'est vous. Donc, je vous emmène et je vous épouse.
LUCIE, se levant.
Allons, monsieur, c'est une plaisanterie et une divagation, et ni l'une ni l'autre n'est de mon iroùt.
LUCIE 337
STÉPHENS, se levant.
Une plaisanterie avec vous, Lucie? Si j'avais commis un pareil crime,... je serais capable de me brûler la cervelle... oui, là, tout de suite.
LUCIE, effrayée.
Ah ! mon Dieu !
STÉPHENS.
Une divagation à cause de vous, Lucie? Non ! Il n'y a rien de plus raisonnable que de vous aimer, et les fous sont ceux qui passent à côté du bonheur sans s'y attacher résolument, éneri^iquement, passionnément. Je suis un homme honorable, indépendant, riche, sérieux, enthousiaste... oui, enthousiaste ! Vous ne dépendez de personne, vous ne pouvez être protégée ni secourue par personne. C'est moi qui me charge de votre dignité. .. de votre félicité... de votre honneur. Voilà, j'ai dit; venez!
Il remonte.
LUCIE
Mais non, monsieur, je ne veux pas vous suivre, moi.
Si fait ; vous m'avez promis de me croire, vous devez me croire. Je vous ai donné ma parole d'honnèle homme, vous n'en pouvez pas douter sans me faire injure.
Il prend son chapeau et son manteau.
LUCIE
Que voulez-vous donc faire?
STÉPHENS.
Vous prouver que ma demande est sérieuse. Une chaise de poste est là qui nous attend, et nous partons tout de suite.
LUCIE, à part.
J'ai envie de rire, et pourtant j'ai peur ! (Touchant à la porte d'Adrien. — Haut.) Adrien !... Adrien!...