E D JI É E
Votre cœur a de bons mouvements, Bernard; mais ils durent peu, et à peine vous a-t-on tendu la main avec confiance^ que vous dites ou faites quelque chose qui force de la retirer avec effroi. Allons ! courez à la chasse, c'est votre heure, et vous avez besoin d'exercice.
Elle s'assied sur le banc.
BERNARD
Non! je n'irai pas aujourd'hui, puisque votre amoureux est à la maison : pas si sot!
EDMÉE
Mon amoureux! le mot est fort convenable! Tenez, vous m'impatientez cruellement!
BERNARD
Oh! nous y voilà! Vous espériez que je lui laisserais le champ libre? Vous l'attendez ici, n'est-ce pas? Il y va revenir? Celait convenu de l'œil; eh bien, en attendant qu'il essaye de me jouer ce tour-là, je vous tiendrai compagnie* (u s'assied aussi.) Vous n'auriez qu'à vous ennuyer toute seule! EDMÉE, se levant.
Attendez-le donc, je VOUS laisse...
BERNARD, avec douleur.
Vous me quittez?' (il se lève avec colère et lui prend le brns.) Eh bien, moi, je ne le veux pas!.,.
EDMÉE, indignée.
Prenez garde à ce que vous dites, Bernard! prenez garde à ce que vous faites!
BERNARD
Ah çà ! je vous fais donc peur ?
E DM lie. ,
En ce moment, vous faites pis, vous me déplaisez. • ,
BERNARD, quittant son bras.
Oli! c'est affreux, Edmée, ce que vous dites là!
EDMÉE
A qui la faute? Voyons, remettez-vous, et allons rejoindre mon père.
RERXAED, d'un air sombre.
Non! allez-y; moi, je reste.
EDMÉE
Je ne vous laisserai pas seul, irrité comme vous l'êtes.
BERNARD
Pourquoi ça? (Haussant les épaules.) Craignez-vous que je ne me tue ?
EDMÉE
Non ; mais je ne veux pas que vous vous frappiez la tète contre les murs, comme vous faites dans vos moments de colère.
BERNARD
Ma tète est dure, Edmée; elle peut bien perdre un peu du sang qui la gène. Vous me haïssez tel que je suis, si j'étais mort, vous me plaindriez peut-être.
EDMÉE
Taisez- vous ! ces menaces sont lâches. . .
BERNARD, souriant.
Lâche, moi? Non, cela 'ne m'atteint pas... Ah!... si je pouvais pleurer !...
EDMÉE. ^ -r
Voyons, ne pleurez pas, corrigez-vous.
BERNARD
Oiio voulez-vous donc que je fasse? Mon Dieu ! dépend-il de moi d'avoir de belles manières, de savoir tourner des phrases, comme votre M. de la Marche et votre M. Aubert, puisfpie je ne peux pas?
EDMÉE
Vous me jugez tnen saine et l)ien frivole, si vous croyez
MAUPKAT 61
que je liens à la grâce d'une rcvcronre ou à la Fcience des mots : je tiens à ce que vous profitiez de ce qu'il y a d'utile et de sérieux dans l'éducation qu'on vous offre, l'amour du bien, l'horreur du mal.
BERNARD
Qu'ai-je besoin de savoir ce qui est bien ou mal dans les conventions de votre monde? Je sais que je ne suis pas méchant et que je vous aime, voilà tout! Vous voulez que j'apprenne à vous le dire comme il faut? Moi, je ne connais qu'une idée, qu'un mot, c'est je vous aime !
Il n'est pas de meilleure manière de le dire, il n'est pas de mot plus grand et plus beau que celui-là ; mais il faut savoir ce qu il signifie.
BERNARD
[ [Je le sais de reste! Il signifie que je veux être aimé de vous.
L'amour ne s'impose pas, Bernard, il s'obtient !
BERNARD
Il faut donc obéir toujours pour être aimé?
EDMÉE
Et si je vous disais que oui, m'obéiriez-vous ?
BERNARD
Certes! mais, à mon tour, je vous dirais : Aimez-moi, je vous l'ordonne! Voyons! n'ai-je pas fait tout ce que vous vouliez? Je ne voulais pas vous suivre chez votre père, et je vous y ai suivie; je ne voulais pas écouter les leçons de votre pédagogue, et je les écoute; je ne voulais pas accepter vos dons, et je les accepte; je voulais étrangler IVI. de la Marche^ et je ne l'ai pas fait! Vous voyez bien que ma soumission ne me sert de rien et que vous me trompez, puisque vous continuez à en aimer un autre que moi !
EDMÉE
Je vous ai dit k contraire.
BERNARD
Je ne vous crois pas.
EDMÉE. ^
Bernard, ne comprendrez-vous jamais que vos habitudes de méfiance ont quelque chose de blessant et de farouche, qui offense une personne fière et loyale?
Mais que diable voulez-vous que je pense quand vous refusez de le renvoyer? Quelles raisons avez-vous de me con- . damner à étouffer de rage devant cet homme-là?
EDMÉE
Combien de fois faudra-t-il vous le dire? Mon père l'estime et lui avait donné sa parole. J'avais demandé quelques mois de réflexion. Je ne puis me prononcer si brusquement et sans avoir eu, en effet, l'air de réfléchir.
BERNARD
Pourquoi donc ça?
EDMÉE
Parce que mon \)ève a bien assez souffert dos Mauprat, Bernard, sans que je lui dise où je vous ai connu et quelles raisons me font refuser le mari qu'il m'avait choisi!
BERNARD
Ah! vous le regrettez bien! Je vous dis que vous l'aimez! Eh bien , moi, je vous contraindrai à le cliasser ou je le chasserai moi-même... ou je le forcerai à se battre... et je vous réponds qu'il ne sortira pas vivant de mes mains! Après ça, il faudra bien que vous fassiez attention à moi...
EDMEE, qui peu à peu est devenue nerveuse et imi)ali(»nte.
Ah!... assez, Bernard! vrai! j'ai assez de vos menaces et de ce ton impérieux et brutal contre lequel ma dignité se révolte malgré moi ! Je ne puis m'habituer à de telles manières; ma patience, à moi aussi, n'est pas à toute épreuve! Tenez, pensez et agissez comme il vous plaira. J'y renonce.
Elle sort.
MAUPEAT 63