‹ Théâtre completChapitre 7 sur 146 · SCÈNE IV Les Mêmes, JEAN · texte numérisé non relu

SCÈNE IV Les Mêmes, JEAN

Jean, hideux personnage, conLiefait, hoiteux, un peu chauve. Il est le plus .î,i;é des IVéres .Mauprat. Sa mise est d'un geutillàtre sédentaire, assez sordide," mais moins débraillée que celle des autres. Il est entré à pas de loup par la porte du fond, et répond aux derniers mots de Gaucher. Pendant cette scène, à l'exception de Jean, les personnages sont occupés d'une manière appropriée U leur genre de vie; l'un rouri>it ses armes, l'autre raccommoda un filcl il [lécher.

JEAN

Bernard de Mauprat? Certes! le gros garçon ne sera pas;

de trop pour le moment, (a Gaucher.) Va ! {Gaucher sort. — A Antoine.) Qui avons-nous ici, ce soir?

ANTOINE

Excepté notre frère Laurent et le braconnier Courtaud, qui ne sont pas rentrés, maîtres et valets, nous y somiTies tous; plus, le déserteur Vincent; Simonard^ celui qui a tué son frère au cabaret; le maquignon Francy, qui a volé les chevaux de la gabelle, et les deux Maucoin, ces porte-balles qu'on accuse d'avoir pris l'argenterie de madame de Rochemaure ; tous gens traqués comme des renards, et qui ne peuvent se passer de nous.

JEAN

Allons! ça nous fait vingt et un hommes déterminés, et qui jouent le tout pour le tout. C'est plus qu'il n'en faut pour tenir toute la force armée du pays, qui n'est pas grosse, sous le feu de nos bonnes petites meurtrières.

LÉONARD

Et Bernard? pourquoi ne pas le compter?

JEAN

Le beau neveu? Ne le comptons pas encore, s'il vous plait.

ANTOINE

Pourquoi non? Il est fort comme un taureau !

LÉONARD

Brave comme le sanglier qui fait tête !

JEAN

Oui, mais pas plus méchant qu'un mouton. Mes beaux amis, Bernard Mauprat est et ne sera jamais qu'une brute.

ANTOINE

Comme feu monsieur son père, qui redoutait les tribunaux et qui nous a reniés, nous, ses frères! Après ça, il n'est poutpas si sot que nous croyons!...

LÉONARD

Frère Jean, vous haïssez Bernard ! Tenez, vous le haïssez trop I Si la nature ne l'eût pas doué de la force de trois

hommes, vous l'eussiez fail mourir par vos mauvais traitements; et à quoi cela vous eût-il servi ?

JEAN

A contrarier un peu les inclinalions de M. Hubert, qui avait résolu d'éduquer-cet aimable pelit-neveu, et d'en faire son héritier à notre détriment. Voilà pourquoi notre père Tristan nous apporta ici, par la peau du cou, ce bel orphelin, transi de peur comme un lièvre.

LÉONAKD.

Eh bien, à quoi bon? De dépit, le chevalier s'est marié sur ses vieux jours, et, contre toute attente, à défaut d'héritier de son nom, a eu une héritière de ses biens, qui, par mariage, les portera, un de ces matins, dans une famille étrangère.

JBAN.

Savoir!

ANTOINE

Comment?

JEAN

Je dis savoir! Elle est enfin sortie du couvent, cette belle demoiselle!... Monsieur son père a eu enfin l'heureuse idée de venir habiter avec elle son château de Sainte-Sévère ! Elle aime la chasse, dit-on; nos bois sont vastes; le pays est couvert, peu habité, et il. n'y a, après tout, que dix lieues de Sainte-Sévère à la Roche-Mauprat.

ANTOINE, qui l'i'coale attenlivcinent.

Qu'est-ce que tu en veux conclure?

JEAN

Rien, sur mon âme! Mais je ne suis point d'avis qu'elle épouse notre ennemi naturel... le comte de la Marche, lieutenant général de la province de Berry.

ANTOINE

Pourtant ce mariage nous mettrait, à tout jamais, à l'abri

des poursitilos, M, Hubert do M^mprat, qui, tout en nous haïs. Aunti ))(> Ro feOucio i-'ûint, ch voir iralner io mm q^'il porte

MAUPBAT *}

protection qui nous assure l'impunité. Songez à cela, que diable ! frère Jean.

JEAN

Je songe à quelque chose de mieux. Je songe à faire d'une pierre deux coups ! Si mon plan réussit, un jour ou l'autre, je me débarrasse de deux innocences qui me gênent; de ces deux vertus, je fais un petit crime pour mon neveu Bernard, une grosse honte pour ma cousine Edmée... Voyons ! je suppose que notre maquignon Francy, qui est un homme de génie, fasse acheter à M. Hubert, pour sa ûlle, notre gentil cheval Astaroth !

ANTOINE

Ah!

JEAN

Eh bien, c'est fait. L'animal sent son ancien gîte de loin, et, un beau soir... un soir d'orage... sur la fin d'une chasse, peut-être avec un peu d'aide... Laurent aux asuets... l'amazone arrive ici. On lui ménage une entrevue avec Bernard; il a coutume de faire le difficile; mais on la dit fort belle, et, avec la jeunesse, il faut toujours coni[)ter sur le diable.

ANTOINE

J'entends. Mais après ?

JKAN.

Après, on la reconduit poliment chez son père, avec force regrets de l'aventure et beaucoup de blâme pour le coupable.

LÉONARD

Alors, on les marie ?

JEAN. ' •

Pourquoi non? Ma moralité s'en réjouit. - - ' ■

ANTOINE

Nous n'y gagnons rien !

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