‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 58 sur 68 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

morte ? Et vous m'avez gardée près de vous, après un crime pareil ?

ALBERT, calme.

Oui, parce qu'on peut être à la fois coupable et innocent de ses crimes. C'est du jour où je l'ai compris que j'ai cessé de vous en vouloir.

BÉATRICE, avec sauvagerie.

Eh bien, moi, je ne veux pas de votre indulgence ! Prouvez-moi que je suis ce que vous dites, un monstre, et vous ne me reverrez plus, je vous le jure ! J'irai la retrouver. Avec elle î... Au fond de l'eau I Voilà ce que je mérite I

{Elle sanglote.)

ALBERT

Je ne crois pas aux monstres. Là où il cesse de se connaître, le plus pur d'entre nous devient un monstre... Mais un monstre mené par l'amour, par une telle fureur d'exister, par une telle soif de bonheur, qu'il crée des mondes pour résister à la mort, qu'il nargue les morts eux-mêmes ou les appelle à la rescousse pour assurer sa joie. Oui, l'amour, en nous, se sert de toutes les armes. Il peut ressusciter les cadavres par magie et les renvoyer au tombeau chargés de fautes.

BÉATRICE, secouant la tête avec désespoir.

Je ne sais plus rien I Je ne comprends plus rien I Me voilà devant vous comme j'étais devant elle...

sotte, sourde et épouvantée... Vous cherchez à m'éclairer... et vous ne faites que rendre l'obscurité plus épaisse. (Elle s'agenouille devant lui.) Monsieur Carolles, laissez-moi m'accuser des fautes que je connais... Je suis une fille bien méchante, c'est vrai... J'ai été coupable envers Mme Carolles, c'est vrai, mais pas comme vous le croyez. Ça a commencé de son vivant. A peine installée chez vous, j'étais déjà toute mangée, tout engourdie par des sentiments défendus. Je n'ai pas eu le temps de lutter. La première fois que je me suis assise près de vous, pour écrire, c'est comme un nuage qui est tombé sur moi... Il faisait si bon, si lumineux... J'aurais voulu que ce momentlà ne prît jamais fin. (Elle le regarde.) Je ne savais pas que l'amour pouvait n'être qu'une torpeur bienheureuse, une sorte d'été perpétuel... l'indifférence à presque tout. Au début, je ne me sentais même pas coupable. Ce qui est terrible, c'est que la mort de Mme Carolles n'a rien changé en moi ! Je suis mauvaise ! mauvaise ! Elle est partie et j'ai continué à vivre dans mes rêves, ensorcelée, à côté de vous ! Comment ne pas croire qu'elle m'a punie ?

ALBERT, avec émotion, lui prenant les mains.

Si elle vous entendait, elle vous pardonnerait. Elle dirait : « Pauvre petite 1 II ne faut pas qu'elle se tourmente. » (Elle pleure. Un silence. On entend les sirènes ; puis un murmure de voix ha-

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