‹ Théâtre completChapitre 8 sur 14 · LE SOLDAT · texte numérisé non relu

LE SOLDAT

On va peut-être rigoler, à cet acte-ci. (Il sort avec le caporal.)

LE BIBLIOTHÉCAIRE, même jcu.

Tâche de comprendre, hein ?

LE VIVEUR, se détachant.

Je vous laisse.

LE PHARMACIEN, Sortant.

Bonne chance !

(Pendant que le public achève de sortir, le viveur s'approche du buffet.)

LA TENANCIÈRE

Qu'est-ce que je verse à monsieur ? Un petit Calvados ?

LE VIVEUR

Non, du doux, j'attends un poule.

LA TENANCIÈRE

Sirop d'orgeat ?

LE VIVEUR

C'est ça... Et deux verres.

(La tenancière verse le sirop et dispose les verres sur une table. Elle paraît à gauche. Elle porte son costume de scène, une robe de soie grise, sur laquelle elle a jeté un manteau. Une écharpe sur les cheveux. Son maquillage doit produire Vimpression d'un maquillage de théâtre, vu à la ville.)

LE VIVEUR, allant à Elle.

Ça, c'est gentil !

ELLE

Vous trouvez ?

LE VIVEUR

J'avais une peur que vous ne veniez pas! Asseyez-vous. (Ils s'assoient.) Vous êtes toute rouge, pauvre petite caille !

ELLE

C'est que je ne suis pas démaquillée!

LE VIVEUR

Comme ça doit être malsain, ce maquillage î

98 LES RATIOS

ELLE

Malsain ?

LE VIVEUR

Pour l'épiderme. Il y a des hommes à qui ça déplairait. (Egrillard.) Moi, c*est tout le contraire... Oui, tout le contraire! (Elle baisse les yeux.) Buvez un peu. C'est du sirop. (Elle boit.) Savez-vous ce que j'ai pensé, quand nous nous sommes croisés devant le théâtre ?

ELLE

Non.

LE VIVEUR

Je me suis dit : « Cristi, la jolie fille ! » Et vous, qu'est-ce que vous avez pensé ?

ELLE

Je me suis dit ; « Tiens, voilà le marchand de billets ! »

LE VIVEUR, inquiet.

Marchand de billets ?

ELLE

Je suis très myope.

LE VIVEUR

Au moins, je ne vous déplais pas ?

Mais pas du tout.

LE VIVEUR

Ces Parisiennes î On ne sait jamais ce qu'elles pensent. Ah I je les connais, les mâtines!

ELLE Ah oui ?

LE VIVEUR, transporté.

Ah ! Paris ! Paris ! Les théâtres ! Les cafés ! L'Hôtel de Ville ! Monumental, PHôtel de Ville !... Et la Porte Maillot ! Et la Madeleine I

ELLE, énigmalique.

Et la Bastille !

LE VIVEUR

Et Saint-Germain-des-Prés !

ELLE, même jeu.

Et Montmartre î

LE VIVEUR, éperdu.

Montmartre! Quel paradis!... J'y allais tous les soirs!... J'3^ ai connu des tas d'artistes, dans les brasseries!... Ah! ils ne s'embêtent pas, les gaillards ! Bon Dieu ! Quelle vie ! Ici, voyez-vous, le terrible, c'est qu'un homme intelligent ne peut pas trouver l'emploi de ses facultés !... On finit par se dire : « Mais à quoi bon l'intelligence ? » Il ne m'arrive pas une fois par an de rencontrer une femme avec qui je puisse échanger des idées î Vous l'êtes, vous, intelligente !

Vous crovez ?

ELLE

LE VIVEUR

Ça se voit tout de suite. Et puis, vous êtes triste... J'adore ça!

100 LES RATIOS

ELLE

Tant mieux.

LE VIVEUR, Venlaçanl.

J'ai toujours rêvé d'être aimé par une femme triste... Vous avez des épaules épatantes !... J'ai horreur des poitrines trop hautes î (Il la caresse. Elle ferme les yeux, douloureusement. ) Alors, c'est convenu ? Cette nuit, chez moi, après lé théâtre ? {Elle fail signe que oui.) Et vous savez, ma mignonne, vous ne le regretterez pas. Oh, je ne m'en fais pas accroire. Je sais bien que je n'ai pas toujours été aimé pour moi-même.. Mais enfin, de tous les fils de famille de la localité, je suis le moins décati, le plus généreux... et je suis surtout celui qui connaît le mieux la femme !

(Pendant qu^il parle, Lui est entré à gauche, a fait quelques pas indécis, a traversé la pièce et est sorti au fond. Elle tressaille.)

Qui est cet individu?

ELLE

C'est quelqu'un... quelqu'un de la troupe... (Elle se retourne et s^aperçoit que Lui les observe, se dissimulant. Au viveur:) Il faut que je rentre dans ma loge.

LE VIVEUR, lui tenant les mains.

Déjà ?

ELLE

Oui, tout de suite.

LE VIVEUR, la retenant.

Vous avez le temps... L'acte vient de commencer.

ELLE

Je dois changer de costume.

LE VIVEUR, même jeu.

Rien qu'une minute encore, ma chérie ! J'ai tant de choses à vous dire I

ELLE, d'un ton très naturel.

Avez-vous peur des coups de revolvec ?

LE VIVEUR, ahuri.

Hein ?

ELLE

Je vous demande si vous avez peur des coups de revolver.

LE VIVEUR

Quoi ? Quel revolver ?

ELLE

Si vous ne me lâchez pas, il est possible qUe l'homme qui est là tire des coups de revolver.

(Le viveur la lâche brusquement avec un Ha ! de saisissement. Puis, il se reprend et éclate de rire. Elle traverse vivement et sort à gauche.)

LE VIVEUR, la suit en riant.

Ah ! Sacrée petite blagueuse ! Elles sont épatantes, ces Parisiennes î Seulement, tu sais, avec

moi, ça ne prendra pasi... Je connais la femme,

moi!... Je connais la femme!...

(Il sort à gauche, riant et parlant toujours. Lui descend lentement du fond, la démarche incertaine. Il tourne autour de la table où Elle était. Il s'assied sur la chaise qu'elle avait et Joue machinalement avec sa cuiller.)

LA TENANCIÈRE

Qu'est-ce que je verse à monsieur ? Un petit Calvados?

RIDEAU

Une chambre d'hôlel. Obscurité complèle. Elle, esl couchée. On entend un bruit de clef à la porte.

ELLE, .se retournant.

C'est toi, mon chéri ? (Il entre, portant un bougeoir. Lueur vacillante.) Impossible de fermer l'œil ! J'ai entendu sonner minuit et demie une heure moins le quart, une heure. Je n'en peux plus de fatigue. (Il s'arrête au milieu de la chambre, son bougeoir à la main et la regarde, l'air hébété.) J'avais peur, toute seule... Cette vieille bâtisse est pleine de bruits... Sans doute le vent de la mer dans les greniers... Et puis^ il y a des souris... (Elle touche la cloison.) Le papier est collé sur toile... On les entend courir tout près, làderrière... Je suis contente que tu sois rentré, (Brusquement, il laisse tomber le bougeoir qui s'éteint. Il reste immobile.) Qu'est-ce que tu as, mon chéri ? Attends, j'ai des allumettes. (Elle se lève.) Où est le bougeoir ? Tu ne l'as pas ramassé? (On entend qu'elle heurte du pied le bougeoir. Elle le ramasse, l'allume et le pose sur la table.) Mais qu'est-ce que tu as ? Pourquoi ne dis-tu

rien ? (Il a un rire gêné. Elle s'approche de Lui.) D'où viens-tu si tard? (Toul à coup. Elle comprend qu'il a bu. Avec compassion : ) Ah ! tu sens encore Teau-de-vie, mon chéri !

LUI, ivre

Pas l'eau-dc-vie... whisky soda ! Whisky soda... J'étais au bar américain... Ce sont des Anglais qui me Pont offert... Ils m'ont raconté leurs vies... Voilà... voilà des vies !... En Russie, au Japon, aux Indes, toujours en route î Et ils en font, de l'argent !

ELLE

Assieds-toi. Je vais te déshabiller.

(Elle le conduit à une chaise oii il se laisse tomber en bavardant.)

LUI

Il faisait bon, dans ce bar... Les chaises, les tables, tout est en bambou... et il y a deux mulâtres qui servent... Avec les histoires de ces Anglais, je me croyais aux colonies... ou sur un paquebot.. Tu sais... le paquebot des Indes, qu'on a vu tantôt ? J'ai froid, ici.

ELLE

J'ai demandé au garçon de faire du feu... Il a refusé. Il a dit que la cheminée ne tirait pas, que la chambre serait pleine de fumée... Ce n'est peutêtre pas vrai...

(Elle lui prend son chapeau, dénoue sa cravate, enlève son col. Elle s'agenouille de-

vanl lui el commence à délacer ses bollines. Peu à peu, les larmes la gagnent Elle appuie sa lêle sur ses genoux el pleure.) Tu avais donc tant de chagrin... tant de chagrin que ça ?

RIDEAU

Une salle d'allenle dans une gare, la nuit. A droite el à gauche, hanquelles noires. Au milieu, une lable. Un bec de gaz invisible éclaire vaguement, d'en haut. Sur la banquette de droite, on distingue une forme assoupie, l'ingénue. Sur celle de gauche, la duègne somnole, ayant à ses côtés le panier de son chien. Saint-Gallet estaccoudé à la table, face au public. Il bâille. Des valises, des carions sont épars.

LARNAUDY, cntrc par le P"^ plan gauche, de mauvaise humeur.

Le buffet est fermé !

SAINT-GALLET, bâillant.

A quelle heure ouvre-t-il ?

A six heures.

SAINT-GALLET

Et le train part ?

LARNAUDY

A cinquante-huit. Pas moyen de bouffer.

(Il s'assied à gauche, grommelant.)

SAiNT-GALLET, bâillant.

Je m'en moque, j'ai des sandwiches. (Il prononce '^ sandouiches ".^

LARNAUDY

Eh bien, mange-les, mais n'en parle pas.

SAINT-GALLET

Je n'ai pas faim.

LARNAUDY

Alors, offre-m'en.

SAINT-GALLET

Non, mon vieux, je me connais ; j'aurai faim dès qu'on roulera.

LA DUÈGNE, se penchant au-dessus du panier.

Ça y est, vous l'avez réveillée! {Parlant à sa chienne.) Oui, ma fille, oui... Ils nous ont réveillée, les vilains hommes... Nous qui dormions si bien !... Est-ce pas, ma fille... qu'on dormait bien dans cette petite gagare?... Na, on va se rendormir. Dodo, mon petit chienchien, dodo...

LARNAUDY

Vous feriez mieux de lui donner un peu de chocolat.

LA DUÈGNE

Pourquoi, du chocolat?

LARNAUDY, VagUC,

Du chocolat...

MONTREDON, entrant à gauche.

Le buffet est fermé !

LARNAUDY

Nous le savions, monsieur.

L^iNGÉNUE, saute brusquement sur ses pieds.

C'est la dernière fois qu'on me fait partir à ces heures-là ! C'est trop stupide, à la fin, d'éreinter les artistes pour rien, pour le plaisir! On sort de scène à minuit î Le temps d'emballer ses robes, il est une heure. On rentre à l'hôtel à la demie. Il est deux heures quand on a bouclé sa valise et tu nous fais partir à cinq ! Pas moyen de se pagnoter... Il faut pioncer dans une salle d'attente ! Et on ne peut même pas, avec ces salauds qui vont et viennent tout le temps ! Ah ! non, j'en ai assez ! Si ça continue, je lâche la tournée.

MONTREDON, se moquant d'elle.

Mademoiselle a des doléances ? Eh bien, que mademoiselle les exprime à l'administrateur. Moi, je fais exécuter l'horaire.

Tu nous fais prendre des trains impossibles, exprès pour nous embêter. Il y en avait un autre, à dix heures du matin. Pourquoi ne l'a-t-on pas pris ?

MONTREDON

Parce qu'il n'arrive à Roubaix qu'à sept heures du soir.

l'ingénue Pour jouer à neuf, c'est assez tôt, il me semble !

MONTREDON

Mademoiselle oublie que j'ai ma répétition de décors î

l'ingénue

Je m'en fous, de ta répétition de décors !

MONTREDON

Mademoiselle préfère recevoir un plafond sur la gueule au milieu de la représentation?

l'ingénue Je préfère ne pas crever ! Ah, oui, je vais me plaindre à l'administrateur. Et dès ce soir encore, tu peux y compter!

MONTREDON

Bon. Moi, je lui dirai que mademoiselle est arrivée, hier, au théâtre avec une heure de retard et qu'elle a raté son entrée.

l'ingénue Je m'étais endormie.

Avec qui?

l'ingénue

Ah! toujours pas avec toi, espèce de cochon 1

LARNAUDY

Mange, ma petite fille... Ça te calmera les nerfs... Mange un peu de chocolat.

L*iNGÉNUE, pleurant d'entêtement.

Je n*ai pas faim... j*aî sommeil! Ça devrait être défendu par la loi, de priver une femme de sommeil î

LA DUÈGNE

Elle a raison!... Depuis trois jours, on dort en chemin de fer, dans les gares... Ça ne peut pas continuer... Ma chienne est surmenée.

MONTREDON, levant les bras.

Ah! si le cabot commence à fatiguer!

LA DUÈGNE

Cette petite bête a besoin de repos, aussi bien qu'un grand corps comme vous, monsieur Montredon I Et davantage, peut-être !

LARNAUDY, avec conviction.

Moi, je peux me passer de sommeil, mais à une condition, c'est de manger solidement.

SAiNT-GALLET, lamentable, la tête dans ses mains.

L'embêtant, c'est que ma mémoire fout le camp... Encore trois semaines de cette vie-là et je ne réponds plus de moi.

MONTREDON

Ce sera gai ! Tu restes déjà en carafe six fois par représentation.

SAINT-GALLET

Non, mon vieux, je ne reste pas en carafe; j'embrouille mes rôles, c'est différent. Quand on joue

depuis vingt ans, et toujours des curés, il vous revient du vieux texte. Ça ne s'appelle pas rester en carafe.

MONT RE DON

Le résultat est le même.

ELLE, entre par la gauche, portant un carton à chapeaux, suivie de Lui, enveloppé d'un cachenez, une valise à la main.

Vous savez que le buffet est fermé?

LARNAUDY, sc Icvant brusqucment.

Pas possible !

MONTREDON, la main sur le cœur.

Vous m'en donnez, un choc !

ELLE, s'asseyant.

Je n'en peux plus, Montredon!... Je ne sais pas si je pourrai jouer ce soir.

LUI

Elle n'a pas fermé l'œil depuis deux jours, c'est terrible! (Il tousse.)

Voyez au moins si on peut avoir un peu de lait chaud, du café, n'importe quoi.

MONTREDON

Puisque le buffet est fermé !

ELLE

Tâchez de le faire ouvrir!

MONTREDON

Bon, je veux bien essayer. (Il sorl à gauche.)

LARNAUDY, à Luî,

Et cette laryngite, mon cher maître?

LUI, toussant.

Ça ne va pas fort !

LARNAUDY

Je connais un remède que Guitry m'a indiqué. Nous voyagions en Russie, quand un soir, à Moscou, le Grand-Duc Constantin, qui m'honorait de son amitié...

SAINÏ-GALLET

Ah î non, mon vieux, pas l'histoire du Grand- Duc! Je t'en prie!

LARNAUDY

Mais monsieur ne la connaît pas... ( Monlredon rentre à gauche.)

Eh bien?

MONTREDON

Rien à faire pour le moment. Mais on aura largement le temps de boufl'er tout à l'heure.

LARNAUDY

Comment cela? i

MONTREDON

Le train a une heure vingt de retard. (Mur-

mures de désapprobation.) Quoi? Vous n'êtes pas contents? Vous vouliez dormir, dormez!

l'ingénue Crotte! Crotte! Crotte!

MONTREDON

Qu'est-ce qu'il lui prend, à celle-là?

l'ingénue, furieuse.

Il me prend que je ne reste pas ici pendant deux heures encore... Je rentre à l'hôtel et je me fous au pieu!... Si je rate le train, tant pis, vous prendrez le suivant. C'est trop fort!... Nous pouvions passer la moitié de la nuit dans nos draps et Monsieur nous fait poireauter des heures ici!... Tu ne pouvais pas le savoir, qu'il avait du retard, ce train? (Elle sorL)

LA DUÈGNE, inquiète.

Il faudrait lui donner son billet...

MONTREDON, quî en a vu bien d'autres.

Vous frappez pas, madame Gueuroz! Elle sera là dans un quart d'heure... Elle est allée finir le garçon d'étage.

RIDEAU

Une chambre d'hôtel, en Flandre. Elle, est couchée. Lui, est assis dans un grand fauteuil, près d'une table où sont posés une bouteille et un verre. On entend un carillon.

ELLE, énervée.

Quel ennui d'être à côté du beffroi! Ce carillon, tous les quarts d'heure, c'est insupportable!

LUI, la tête penchée en arrière, rêvassant.

Non... c'est joli... c'est caressant... c'est comme une idée qui cherche à vous séduire... c'est l'idée de Dieu qui vous dit : « Je suis là, au-dessus de vous, attendant.. Tâchez donc de venir jusqu'à moi »... Évidemment, il faudrait. Ce serait la paix... l'acceptation...

ELLE

Ne t'endors pas là, mon chéri... Viens te coucher.

LUI, la regardant.

Pas la peine... je ne dormirais pas.

ELLE

Pourquoi?

LUI

Je sens que je ne dormirais pas. (Elle soupire profondément ei se lève.)

ELLE

Il faut tout de même essayer... Il est deux heures et demie...

LUI

Inutile.

ELLE

Nous partons à huit heures.

LUI

Recouche-toi. Ne t'occupe pas de moi.

ELLE, passant un peignoir.

Ça ne peut pas continuer.

LUI

Quoi?

ELLE

Tu ne peux pas continuer à te tourmenter ainsi.

LUI

Je n'y peux rien.

ELLE

Autrefois... tu ne souffrais pas... Et maintenant que tu n'as plus de raisons de souffrir... c'est maintenant que tu souffres.

LUI

C'est ainsi.

ELLE

N'avaîs-tu pas tout accepté?

LUI

Alors toi, tu as tout surmonté?...

ELLE

Je ne me laisse pas, comme toi, dévorer par le passé.

LUI

Les femmes ne peuvent regarder ni huit jours en avant, ni huit jours en arrière.

ELLE

Toi, tu ne vis que de souvenirs... Et quels souvenirs! Les plus tristes, les plus honteux! C'est comme une eau noire où tu te plonges sans cesse. Impossible que tu ne deviennes pas malade ou fou... Aie la volonté d'oublier.

LUI

Il n'y a qu'un moyen d'oublier... et c'est malheureusement un moyen imparfait... Dès que je suis dégrisé... tout revit... tout recommence...

ELLE

Quand je te sens aussi profondément malheureux... je m'en veux presque de ne pas souffrir autant que toi.

LUI

C'est tout à fait maladif de se ronger ainsi, je le sais bien... Mais il ne suffit pas de voir son mal pour le guérir... (Il se lève.) Allons, tu as raison, il faut faire semblant de dormir. (Il enlève son veslon.) On gèle, ici. Ça sent la suie froide, le moisi. C'est un vrai bouge!

ELLE

Et Làrnaudy qui nous recommandait cet hôtel I

LUI

Les cabots y sont descendus?

ELLE

Presque tous. Je me demande pourquoi. Tu as vu les gens qui étaient au café? Quelles vilaines figures ! Ce nègre qui faisait la cour à la demoiselle du comptoir... Il doit avoir la chambre voisine,.. J'ai entendu parler dans une langue étrangère... Ce n'était ni du Flamand, ni de l'Allemand, ni de l'Anglais... Ce n'était pas une langue européenne. (Elle frissonne.) Quel froid! Couchetoi donc.

LUI, comme malgré lui.

Il devait faire meilleur à Bourges, dans ta chambre de l'hôtel Jacques-Cœur.

ELLE, le regardant.

Pourquoi devait-il faire meilleur ?

Ce n'est qu'une supposition... Je n'y suis pas entré.

ELLE

Encore?

LUI

Dis-moi donc comment les choses se sont passées, avec ce jeune homme que tu as rencontré à la brasserie.

ELLE

Tu me l'as déjà demandé dix fois!

LUI

Je me suis aperçu que tes explications ne concordaient pas.

Oh ELLE

Quelle idée!

LUI

Tu m'as dit qu'il était entré malgré toi.

ELLE

C'est la vérité.

LUI

Ta porte n'était donc pas fermée au verrou?

ELLE

Non.

Pourquoi? Puisque tu ne voulais pas le laisser entrer?

ELLE

Je ne sais pas... Je ne me rappelle pas...

LUI

Tu étais décidée à le recevoir. Premier mensonge!

ELLE

Mais non... je...

LUI

Ensuite?

ELLE, avec lassitude.

Je t'ai tout dit!... Tu sais tout... Sauf pourtant l'incroyable platitude et le vide et l'ennui d'une pareille aventure. Cela, tu ne peux pas l'imaginer!

LUI

Il y en a peut-être eu d'autres, moins ennuyeuses et que tu ne m'as pas avouées.

ELLE

D'autres? Mais je ne t'ai jamais menti... Et tu sais bien que depuis un mois...

LUI

Qui me prouve que tu n'as pas continué ? Par habitude? Par vice? Par inditlérence ?

Tu es complètement fou !

LUI

Je n'ai aucun moyen de savoir si parmi les gens

qui traînent chaque soir dans ta loge... si parmi tes camarades de la tournée...

ELLE

Tais-toi. C'est trop absurde.

LUI

Logiquement, il est nécessaire que je me pose la question.

ELLE

Je me moque de ta logique î

LUI

P211e n'en vaut pas moins.

ELLE

Et voilà... voilà ce qui te sert à détruire ta viel (Un silence.)

LUI

J'ai parfois l'impression que nous nous survivons... que nos véritables vies sont terminées depuis longtemps.

ELLE

Oui, j'ai souvent pensé la même chose.

Combien de temps estimes-tu que nous ayons été heureux?

ELLE

Deux, trois semaines... je ne sais pas...

LUI

C'est bien cela... Nous n'aurions pas dû continuer à vivre au delà.

ELLE

Si tu l'avais voulu, je n'aurais pas eu peur de mourir.

LUI

Et maintenant? Tu aurais peur?

ELLE

Peut-être pas... Les gens parlent toujours de leur vie comme d'une pièce d'étoffe, immense, terne... et qu'il faut dérouler, dérouler pendant près d'un siècle... Pour nous, cette lenteur, ce gris seraient insupportables.

LUI

Le jour où tu voudrais, ce ne serait pas difficile. J'ai un revolver... Mais je pense à tous les idiots qui diront que nous avons manqué nos vies ! Et l'irritant, c'est qu'ils auront raison ! Nous avons manqué la vie !

Laquelle ?

LUI

Celle qui est faite pour les gens qui aiment un peu, qui mentent un peu, qui souffrent un peu... La vie... Nous n'avons même pas connu ça I Ah! si du moins j'avais la certitude que notre vie, à nous, celle qu'il était dans notre nature de vivre, nous l'avons pleinement vécue !

ELLE

Mon chéri... Songe à c^s quelques semaines... (Il ricane,) Ne ris pas... Ne doute pas... Ah I qu'il y ait au moins derrière nous une chose sainte et forte que nous n'avons pas détruite !...

LUI

Ma pauvre Liette!... Alors, tu y crois donc si fermement, à ce fameux bonheur ?

ELLE

Sans doute ! Et toi aussi, tu y croyais ! Tu disais qu'il nous était donné à cause de nos fautes!

LUI

Tu te rappelles Crouzols, le musicien, que j'ai retrouvé dans un beuglant?... Il croyait, lui aussi, que ses saletés lui avaient valu l'inspiration, le génie!

ELLE

Eh bien ?

LUI

Il m'a emmené chez lui et m'a joué ce qu'il écrivait : des raclures de musique russe... de lamentables réminiscences ! Je n'ai pas eu le courage de le détromper.

ELLE

Nous ne nous sommes pas trompés.

LUI

Orgueil ! Orgueil î Fumées de cervelles ma-

lades !... On ne veut pas que la fange où l'on roule soit de la fange ordinaire ! On demande qu'elle sente bon î On veut y être heureux ! On crie partout qu'on l'est ! Et il faut absolument le croire, pour ne pas défaillir d'écœurement. Ah ! duperie imbécile !

ELLE, avec force.

Non I Xotre amour n'était pas une duperie. N'astu pas honte de le renier ainsi? Quelle affreuse manie de tout suspecter! Je sais, moi, je sais que nous nous sommes aimés !

LUI, comme à lui-même.

Trois semaines !

ELLE, iendremenl.

Il ne faut pas se tourmenter, mon chéri. Il ne faut rien regretter. On ne peut pas manquer sa vie. {Un carillon sonne.)

LUI, ricanant.

Et l'autre, là-haut, qui vous tend ses pièges!... Ah, si seulement on pouvait s'y laisser prendre !

Tu m'avais promis d'essayer de dormir.

LUI

Buvons, plutôt.

ELLE

Tu as assez bu, ce soir.

Suis-je ivre?

ELLE

Non, Dieu merci.

LUI

Alors, je n'ai pas assei bu... (Il se verse à boire,) Et toi, tu n'en veux pas ?

ELLE

Non.

(// boit,)

LUI

Il y a un poème chinois qui dit :

La vie est noire, la mort est noire ; Un singe sautille sur les tombes.

Je bois... je bois... tant que je peux boire !

(// ricane. ) Il n'y a vraiment rien de mieux à faire ! (// boii de nouveau.) Tu me regardes comme si je te répugnais.

Non, mon chéri, au contraire... Ça me fait du bien d'avoir quelque chose de mauvais à te pardonner.

(// vide son verre, le remplil de nouveau el boii. Elle pleure.)

LUI

Pourquoi pleures-tu?

ELLE

Je ne sais pas.

LUI

Tu pleures tout le temps, ces jours-ci... 11 n'y a pourtant pas de quoi. {D'une voix forle.) Est-ce que je pleure, moi ? (Il boii.) Il y a quelque chose de brillant qui s'enroule et se déroule constamment dans ma tête... On dirait un fil d'acier... C'est tout à fait agréable.

ELLE

Ne bois plus, mon petit!

LUI

Pourquoi donc? Je me sens déjà plus gaî. (// boil.) C'est curieux comme ça vous éclaircit les idées! Tu as raison : les gens qui se tourmentent sur leur destinée, le but de leur vie et autres balivernes sont des idiots î De funèbres idiots î (// boit,) Quel but? Quelle destinée? Ça n'existe pas! On n'atteint rien... On n'arrive nulle part! Il n'y a pas d'endroit découvert où l'on puisse se maintenir et respirer... On ne peut rien posséder en paix, pas même la fange... On ne peut pas s'arrêter. Il faut rouler, rouler... Comme dans ta tournée... changer de trains, de gares, de théâtres... On a un fer rouge dans les reins, qui vous pousse de seconde en seconde... Le temps ne veut pas que nous possédions même une minute! (// boil.) Un but? Mais qui l'aurait placé là ? L'univers se fout de nous! La terre tourne, et elle ne connaît pas les hommes! Personne ne sait que nous sommes là! (// boil.) Alors, à quoi bon vouloir devenir quelque chose? Qu'est-ce que ça peut me faire d'être ho-

noré, ou de vivre dans les crachats? D'être un génie ou un gâteux ? Puisque tout homme est condamné à la même imbécillité? Pourrir sans avoir rien compris, sans avoir rien achevé, aussi seul et inutile qu'une charogne dans les sables...

(// remplit son verre.)

ELLE

Assez ! assez !

LUI

Pourquoi? Si ça me plaît de rouler par terre? Si ça me plaît d'en crever?

Je bois... je bois tant que je peux boire! (Il boit longuement ; très ivre.) Fini de me faire de la bile! A présent, je me fiche de tout! même de tes saletés !... Tu peux coucher avec qui tu voudras... Le portier de l'hôtel, si ça t'amuse. Tu entends?... Le portier de l'hôtel... Je m'en fous totalement.

(// boit.)

ELLE

Calme-toi, mon chéri !

LUI, complètement ivre, la regardant avec méchanceté.

Je ne t'interdis qu'une chose : c'est de te moquer de moi avec tes amants ! Ça, je ne le supporterai pas !

ELLE, interdite.

Moi ?... j'ai...

treizii:me tableau 127

LUI, avec éclat.

Tu l'as fait !

ELLE

Ne crie pas, mon chéri. Ne te mets pas en colère !

LUI

Oui... Oui... Tu fais semblant de croire que je ne sais pas ce que je dis... Ça ne prend pas... Je suis saoul, mais j'ai ma tête... Tu m'as tourné en ridicule !

ELLE, suppliante.

Mon petit !

LUI

Et je vais te dire avec qui : c'était avec le souslieutenant de Falaise !

ELLE, interdite.

De Falaise ?

LUI

Je vous ai entendus. Vous vous êtes moqués de mon cache-nez, à la sortie du théâtre.

ELLE

Je ne sais même plus de qui tu veux parler.

LUI, criant.

Admirable ! Elle lui a fait du genou dans l'omnibus, elle l'a eu dans son lit et elle l'a oublié ! Les femmes de maison non plus ne reconnaissent pas leurs clients. Elles en voient trop !

ELLE

Tais-toi. Tu n'es plus dans ton bon sens.

LUI

Ça ne m'empêchera pas de te corriger, sale fille! Et comme tu le mérites I (// la brutalise,)

ELLE

Tu me frappes ? Moi ? Moi ?

LUI, la frappant.

Et après ? Qui es-tu donc? Hein ?... Qui sommesnous?...

ELLE, gémissant.

Tu me fais mal !

LUI, la frappant.

Tant mieux ! Et gare aux coups de pieds, si tu cries !

ELLE, à terre, sanglotant et criant.

Ah ! tu me fais mal ! Tu me fais mal !

{On entend, venant de la pièce voisine, une voix furieuse qui gronde dans une langue incompréhensible, aux intonations bizarres. Il s'arrête. Elle se relève. Ils écoutent. Après un silence, elle éclate d'un rire hystérique.)

Qu'est-ce que tu as ?

THEIZIEMK TABLEAU

ELLE, rianl sans pouvoir se maîlriser.

Le nègre! C'est le nègre !

LUI, marchant sur Elle, menaçant.

Ne ris pas comme ça... Tu entends ?... Ne ris pas comme ça...

{Elle rit toujours.)

RIDEAU

La même chambre, aux premières lueurs du malin. Le lil est en désordre. Luiy esl assis à lerre, adossé à la cloison, à l'aulre exlrémilé de la chambre. Le carillon sonne. On entend frapper des coups précipités.

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