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Théâtre complet

Si l'on avait quelque souci de prouver à ses détracteurs que l'œuvre d'Henry Becque reste vivante, la publication de cette nouvelle édition suffirait. Mais, ce serait l'amoindrir que de le soustraire au dénigrement de certains ; et l'on ne peut que s'enquérir ici, de la place réservée à Becque, au-dessus de nos éphémères gloires de théâtre.

Il est déjà lointain, le jour oh l'auteur des Corbeaux et de la Parisienne mourait, pauvre, abandonné, avec au cœur la suprême douleur de laisser l'œuvre inachevée. La fin de cette vie d'artiste, empoiso7inée par une lutte fastidieuse contre les hommes de métier, fut saluée par la pitié narquoise des gens de théâtre. Ils crurent en avoir fini pour toujours avec lui. Et voilà qu'avec les années, plies l'homme s'éloigne de nous plus son œuvre grandit.

Ame simple et droite, en un monde oh la simplicité et la droiture font également défaut, Becque s'étonnait

de découvrir à chaque pas la trame de quelque intrigue ourdie par de bas intérêts, s'affectait des roueries et de la duplicité, s 'indignait desfaux-fuyants et des subterfuges et conservait de ces procédés une amertum.e profonde. Il ne parvenait pas à s'expliquer, — quoiqu'il fût d'esprit vif pénétrant et particulièrement intuitif — qu'on ne 7'eçât pas ses pièces à bras ouverts, comme celles du premier vaudevilliste venu. Dans son inconscience de génie, Becque ne s'apercevait pas qu'avec lui une idée nouvelle entrait au théâtre et qu'il intronisait la vérité vivante, en sa splendide nudité, dans le temple séculaire du menso7ige.

Pour lui, il s'agissait simplement de placer une pièce ; et, par son insistance à vouloir' être joué sur les premières scènes, il ouvrait fièrement la voie à la rénovation théâtrale.

Becque a écrit quelque part : « fe n'ai jamais eu, je dois le dire, defo7ids de magasin, fe ne sais pas ce que c'est que de prendre des notes ou d'écrire des scénario, fefais it7i e pièce, — qu'071 771e passe la co77iparaiso7i, — co77ime 07i fait 1171e fe77tme, e7i 71e voyant plus qu'elle. » On 71e saurait afficher plus de dédai7i pour les principes absolus, lois fondame7itales, règles immuables et autres co7iceptio7is scolastiques par lesquels, depuis Aristote, les professeurs d'a7rt dramatique cherche7it à entraver l'élan de la pe7isée. Et, les secrets de 77iétier do7it seuls certain/ s auteurs S07it détenteurs, les traditio7is que la ge7it caboti7ie se transmet de gênêratio7î en génération, sont-ils assez stigmatisés e7i cette phrase du maître : « U7ie seule vérité paraît définitive : il 71' y a pas de mesure pour le talent, il 71' y a pas de C07iven-

on que r originalité ne détruise et ne remplace. »

faiS) il ajoutait dans son très sincère éclectisme :

Toutes les formes d'art o?it leur prix et le droit de

manifester . » Egalement ennemi des théories et des

•les, il ne voulut être ni le bon faiseur ', ni le suiveur

xbile, il écrivit ce qu'il sentait, comme il le sentait ;

h son génie, servi par l'acuité et la justesse de ses

?servalions,fit vivre sur la scène des êtres humains.

Artiste, il V était superbement par ses emballements

°J son dilettantisme, par ses dédains et ses haines,

bar sa joie créatrice et son amour de l'œuvre, par sa

■)ie ; mais il était plus encore. Il avait ce luxe pour un

rrtiste, d'être un homme de cœur. « f'aime, dit-il, les

'nnocents, les dépourvus, les accablés, ceux qui se

débattent co?itre la force de toutes les tyrannies. .. On

jurait pu constater dans mes ouvrages des prêoccupa-

'ons de réforme et de justice sociales, étrangères à

-e théâtre. Lorsque j'ai écrit Michel Pauper, j'ai

\mblê autour d'une intrigue romanesque tout ce

le socialisme d'alors comportait de revendica-

ns... Il y a chez moi un révolutionnaire sentimen-

. » Aussi, était-ce de sa vie même -qu'il faisait

vivre et palpiter ses personnages.

Avec ses qualités maîtresses d^ esprit et de cœur, il vint au théâtre à la fin d "une période glorieuse pour les hommes de métier. Les successeurs de Scribe : Augier, Dumas, Sardou étaient vers leur déclin, mais ni directeurs, ni comédiens, ni critiques ne voulaient y croire. Les essais des maîtres réalistes Balzac, Flaubert, Goncourt, Zola, soit qu'ils aient voulu faire trop de concessions aux gens de ntêtier, soit qu'ils

aie?it mo)itré une intransigeance trop étroite, ?i avaie?it guère réussi ; et l'idée sociale 71 'avait pas e?icore entrepris la conquête de la scène. Le théâtre vivait sur le vieux fonds des intrigues d'amour et, entre le vaudeville de plus en plus grossier et le mélodrame de plus en plus absurde, ou n'y tolérait qu'un geiire pédant et poncif s ' accommodant de l'existence précaire d'êtres sans consistance.

Entre les ronronnements des vieux et les tâtonnements des jeunes, Becqne donna la note juste, «fiai l'horreur des pièces à thèses, disait-il, je ne suis pas un penseur... je n'ai jamais songé à retaper ces deux vieilles loques de l'art dramatique : le divorce et les e?ifants naturels... fe n'ai jamais eu de goût pour les assassins, les hystériques, les alcooliques, pour les martyrs de l'hérédité et les victimes de révolution. Je le répète, je ne suis pas un penseur et les scélérats scientifiques o?it bien de la peine à m' intéresser. » Le terrain une fois ainsi déblayé il édifia son œuvre.

Les professeurs d'art dramatique ne manqueront certainement pas de le cataloguer dans telle ou telle école; il ne relève d'aucune. Il n'a poi?it fait de système, c'était assez de réaliser le théâtre vrai et de préparer la scène à l'idée sociale. Becque écrivit ses pièces sans se soucier des formules, se préoccupant seuleme?it d'être sincère et ne voulant ni la photographie, ni la déformation, mais la vie.

C'est ainsi qii'il parvint à équilibrer, dans une fonne définitive la vérité des caractères avec celle de l'action et celle de l'idée, la vérité objective avec la vérité psychologique. A coté des fantoches boursouflés

des grands faiseurs, ses personnages détonnent car il vivent de chair et d'âme; ils n'argumentent fias, ils agissent. Prenez ceux des Corbeaux, et admirez avec quelle puissance sans tirade, dissertation, plaidoirie ou sermon, Vidée émane de leur seul jeu, et pénètre le spectateur. Voyez-les dans la Parisienne, l'être luimême, souffre, palpite devant vous, il n'est point le jouet d 'une combinai 'son de théâtre dont l'effet arbitraire dupe votre émotion. Et, dans cette actio)i simple, si l'on peut dire agissante, ou se développent en saisissante vérité les caractères pris au vif de l'individu, Pas un des mots, êvocateurs précis des états d'âme, qui ne soit moi de nature en- parfaite situation.

Becque )ie s'est pas contenté, comme certains de ses devanciers, de reproduire fidèlement la nature ; l'art qui ne s 'apprend pas, l'art qui engendre la beauté, fart est avant tout créateur. Becque à créé la vie vraie au théâtre, voué jusque-là à la complexité et au- grossissement. Et ainsi, il nous a indiqué une source nouvelle de dramatique et de comique, de joie, d' émotion et de beauté.

Il faut se reporter à l'époque ou furent représentées ses premières pièces pour se reiidre compte de tout ce qu'une révolution si simple et si naturelle comportait d "audace. Mettre en scène de l'humanité vraie, apprendre à l'homme à se couiaître, à s'améliorer, lui apporter des vérités solides en un spectacle substantiel, allons donc! Les maîtres n'eurent pas assez d'épi grammes contre le pauvre Becque, et les princes de la critique de pavés assez lourds ; la gent théâtrale en pouffait, ses interprètes le trahissaient et le public, toujours

prêt à railler les novateurs et à bafouer la beauté pure, lie s'en privait pas. Il répondit aux épigr aminés, renvoya les pavés, essaya d'ouvrir l'intelligence des comédiens et perdit son temps à vouloir couvain cre les uns et les autres.

On peut dire que sa persévérance et sa ténacité que ne lassaient, ni les démarches vaines \, ni les solli citations pénibles, ni les rebuffades blessantes furent à la hauteur de son œuvre. Grâce à ce courage et à sa volonté de rester artiste, toujours et quand même ; grâce à ses chagrins, à ses rancœurs, à ses misères, Becqtce a frayé la voie aux autemrs nouveaux qui passent aujourd'hui victorieux par la brèche qu'il a si douloureusement ouverte. Ils l'ont d'ailleurs oublié!

Bien mince semblera l'œuvre de Becqice à côté du bagage considérable des grands fabricants, son effort d'art fut énorme ; et, quand tant de gloires éphémères seront tombées dans l'oubli, l'histotre le montrera comme un des plus puissants et des plus fiers réitovateurs de notre théâtre moderne.

JEAN fULLIEN.

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