‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 10 sur 169 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

me, un homme juste, après le mérite que tu as eu et la peine que tu t'es donnée, voici ce qu'il te dirait : Cette fabrique m'a appartenu d'abord, elle a été à tous deux ensuite, elle est à vous maintenant.

VIGNERON

Bon petit cœur, tu mets du sentiment partout. Il faut en avoir du sentiment et ne pas trop compter sur celui des autres.

Il l'embrasse.

MADAME VIGNERON, rentrant.

Comment, Vigneron, tu es encore ici !

VIGNERON

Madame Vigneron, réponds-moi à cette question : suis-je l'obligé de Teissier ou bien Teissier est-il le mien ?

MADAME VIGNERON

Ni l'un ni l'autre.

VIGNERON Explique nous ça.

MADAME VIGNERON

Tu tiens beaucoup, mon ami, à ce que je rabâche cette histoire encore une fois ?

VIGNERON Oui, rabâche-là.

MADAME VIGNERON

M. Teissier, mes enfants, était un petit banquier, rue Guénégaud, n° 12, où nous demeurions en même

temps que lui. Nous le connaissions et nous ne le connaissions pas. Nous avions eu recours à son obligeance dans des moments d'embarras et il nous avait pris quelques effets, sans trop de difficultés, parce que nous avions la réputation d'être des honnêtes gens. Plus tard, M. Teissier, dans le mic-mac de ses affaires, se trouva une fabrique sur les bras. Il se souvint de votre père et lui offrit de la conduire à sa place, mais en prenant Vigneron aux appointements. A cette époque, notre ménage était hors de gêne ; votre père avait une bonne place dans une bonne maison, le plus sage était de la garder. Quinze mois se passèrent ; nous ne pensions plus à rien depuis longtemps ; un soir, à neuf heures et demie précises, j'ai retenu l'heure, la porte de vos chambres était ouverte, Vigneron et moi nous nous regardions en vous écoutant dormir, on sonne. C'était M. Teissier qui montait nos cinq étages pour la première fois. Il avait pris un grand parti, sa fabrique, pour dire le mot, ne fabriquait plus du tout ; il venait supplier votre père de la sauver en s'associant avec lui. Vigneron le remercia bien poliment et le remit au lendemain. Dès que M. Teissier fut parti, votre père me dit, écoutez bien ce que me dit votre père : Voilà une chance qui se présente, ma bonne ; elle vient bien tard quand nous commencions à être tranquilles ; je vais me donner beaucoup de mal, tu seras toujours dans les transes jusqu'à ce que je réussisse, si je réussis ! mais nous avons quatre enfants et leur sort est peut-être là.

(Elle essuie une larme et serre la main de son mari ; les enfants se sont rapprochés ; émotion générale.) Pour en revenir à

ce que tu demandais, la chose me paraît bien simple.

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