ACTE PREMIER
MARIE, entraînant Judith.
Allons, grande sœur, joue donc à papa ce qu'il te demande.
Judith se place au piano et attaque le morceau célèbre :
D'ici voyez ce beau domaine,
Dont les créneaux touchent le ciel ;
Une invisible châtelaine
Veille en tout temps sur ce castel.
Chevalier félon et méchant,
Qui tramez complot malfaisant,
Prenez garde !
La dame blanche vous regarde, La dame blanche vous entend !
Vigneron s'est mis à chanter, puis sa femme, puis ses filles, au milieu du couplet, arrivée de Gaston ; il passe la tête d'abord par la porte du fond, entre, va à la cheminée, prend la pelle et les pincettes et complète le charivari.
VIGNERON, le couplet fini, courant sur son fils.
D'où viens-tu, polisson ? Pourquoi n'étais-tu pas à table avec nous ?
GASTON
J'ai déjeuné chez un de mes amis.
VIGNERON Comment l'appelles-tu, cet ami-là?
GASTON Tu ne le connais pas.
VIGNERON Je crois bien que je ne le connais pas. Plante-toi là
que je te regarde. (Il s'éloigne de son fils pour le mieux voir ; Gaston a conservé la pelle et- les pincettes ; il les lui prend et va les remettre à leur place ; il revient et à quelques pas de son fils le considère avec tendresse.) 1 îens-toi droit, (il va
à lui et le bichonne.) Montre-moi ta langue. Bien. Tousse un peu. Plus fort. Très bien. (Bas.) Tu ne te fatigues pas trop, j'espère.
GASTON A quoi, papa ? je ne fais rien.
VIGNERON
Tu fais la bête en ce moment. Quand je te dis : tu ne te fatigues pas trop, ]e m'entends très bien, et toi aussi, polisson, tu m'entends très bien. As-tu besoin d'argent ?
GASTON
Non.
Ouvre la main.
C'est inutile.
VIGNERON
GASTON
VIGNERON, plus haut.
Ouvre la main.
GASTON Je ne le veux pas.
VIGNERON
C'est papa Vigneron qui l'a élevé, cet enfant-là. Mets cet argent dans ta poche et plus vite que ça. Amuse-loi, fiston, je veux que tu t'amuses. Fais le
monsieur, fais le diable, fais les cent dix-neuf coups. Mais minute ! Sorti d'ici, tu es ton maître ! ici, devant tes sœurs, de la tenue, pas un mot de trop, pas de lettres qui traînent surtout. Si tu as besoin d'un confident, le voici.
JUDITH Nous t'attendons, mon père, pour le second couplet.
VIGNERON, après avoir tiré sa montre.
Vous le chanterez sans moi le second couplet.
(Il prend son chapeau et se dirige vers la porte : il s'arrête, promène les yeux sur son petit monde, et revient comme un homme qui e^t bien où il est et a regret de s'en aller. ) Madame Vigneron, approche un peu. (Mme Vigneron s'approche, il passe un bras sous le sien.) Judith, lève-toi. (Même jeu.) Venez
ici, jeunes filles. Si je m'écoutais, mes petits amours, je repasserais ma robe de chambre et j'attendrais le dîner avec vous. Malheureusement ma besogne ne se fait pas toute seule et je n'ai pas de rentes pour vivre sans travailler. Ça viendra peut-être, quand je serai propriétaire. Mais il faut attendre, primo, que mes maisons soient construites et secundo, que mes enfants soient établis. Qui aurait dit que cette gamine de Blanche, la plus jeune, entrerait la première en ménage? A qui le tour maintenant. Judith? Ah! Judith n'est pas une demoiselle bien commode à marier. A moins de rencontrer un prince, elle restera vieille fille. Qu'il vienne donc, ce prince, qu'il se présente, j'y mettrai le prix qu'il faudra. Quanta toi, polisson, qui te permets de rire quand je parle, je te laisse jeter ta gourme, mais tu n'en as pas pour bien
longtemps. Je vais te prendre avec moi au premier jour, et tu commenceras par balayer la fabrique... de haut en bas... jusqu'à ce que je te mette aux expéditions ; je verrai après si tu es bon à quelque chose. De vous tous, ma petite Marie est celle qui me préoccupe le moins. Ce n'est pas une rêveuse (à Judith.) comme toi, ni une sentimentale (à Blanche.) comme toi ; elle épousera un brave garçon, bien portant, franc du collier et dur à la peine, qui vous rappellera votre père quand je ne serai plus là. (a sa femme.) Je ne parle pas de toi, ma bonne ; à notre âge, on n'a plus de grands désirs ni de grands besoins. On est content quand la marmaille est contente. Je ne pense pas que ces enfants auraient été plus heureux ailleurs. Qu'estce qu'il faut maintenant ? Que le père Vigneron travaille quelques années encore pour assurer l'avenir de tout ce monde-là, après il aura le droit de prendre sa retraite. J'ai bien l'honneur de vous saluer.