ACTE PREMIER
VIGNERON Ce n'est donc pas fini ?
MARIE
Non, ce n'est pas fini. Tu as beau dire, tu n'es pas bien et je suis inquiète. Soigne-toi, fais quelque chose, un petit régime pendant huit jours te rétablirait peut être entièrement.
VIGNERON Finaude ! je t'entends bien, avec ton petit régime ! Je mange trop, n'est-ce pas ? Allons, parle franchement, je ne t'en voudrai pas. Je mange trop. Que veux-tu, fillette ? Je n'ai pas toujours eu une table pleine et de bonnes choses à profusion. Demande à ta mère, elle te dira que dans les commencements de notre ménage je me suis couché plus d'une fois sans souper. Je me rattrape. C'est bête, c'est vilain, ça me fait mal, mais je ne sais pas résister. (Quittant Marie.) Et puis je crois que j'ai tort de lire le Siècle après mon déjeuner, ça alourdit mes digestions (n froisse le
journal et en remontant la scène le jette sur le canapé ; ses regards se portent sur Judith ; celle-ci, assise au piano, le dos: tourné, paraît réfléchir profondément ; il va à elle à petits pas et lui crie à l'oreille.) Judith !
JUDITH
Oh ! mon père, je n'aime pas ces plaisanteries-là, tu le sais bien.
VIGNERON
Ne vous fâchez pas, mademoiselle, on ne le fera plus. Judith, raconte-moi un peu ce qui se passe... dans la lune.
l6 LES CORBEAUX
JUDITH
Moque-toi de moi maintenant.
VIGNERON
Où prends-tu que je me moque de toi ? J'ai une fille, qui s'appelle Judith. Est-elle ici ? Est-elle ailleurs? Comment le saurais-je? On ne l'entend jamais.
JUDITH Je n'ai rien à dire.
VIGNERON
On parle tout de même.
JUDITH
Quel plaisir trouves-tu à me taquiner toujours sur •ce chapitre ? Je vous vois, je vous écoute, je vous aime, et je suis heureuse.
VIGNERON Es-tu heureuse ?
JUDITH Absolument.
VIGNERON
Alors, ma fille, tu as raison et c'est moi qui ai tort. Veux-tu m'embrasser ?
JUDITH, se levant.
Si je veux t'embrasser ? Cent fois pour une, mon -excellent père.
Ils s'embrassent ; Auguste entre.