‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 80 sur 85 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

LE MAIRE

Non, monsieur Tabouret, non, je ne vais pas à Paris. J'attends Justin, si vous voulez le savoir, pour le mettre en chemin de fer.

TABOURET

C'est aujourd'hui que Justin quitte le pays ?

LE MAIRE C'est aujourd'hui.

TABOURET

Par l'express de quatre heures cinq ?

LE MAIRE

Par l'express de quatre heures cinq.

TABOURET

Je le savais, et d'autres que moi le savent bien aussi qui voudront peut-être lui dire adieu, à M. Justin. Histoire de s'amuser en société !

LE MAIRE

Approchez, monsieur Tabouret, et écoutez-moi. Je ne défends pas Justin, je n'ai pas besoin de vous le dire. Je connais sa conduite mieux que personne. D'abord il a rossé le garde-champêtre...

TABOURET

Oh ! ce n'est pas ce qu'il a fait de plus mal.

LE MAIRE

Pardon. C'est ce qu'il a fait de plus mal à mes yeux. Ensuite il a détourné des femmes de leurs devoirs...

TABOURET

Oh ! je lui pardonnerais encore ça.

LE MAIRE

Je vous crois, vous êtes célibataire. Enfin, d'honnêtes commerçants, je me sers à dessein de ces mots pour ne pas envenimer la question, d'honnêtes commerçants ont ouvert à Justin des crédits considérables... Qu'est-ce qu'il vous doit ?

TABOURET 270 fr. 70 c.

LE MAIRE

270 fr. 70 c. à un cafetier!... ont ouvert à Justin des crédits considérables, sans que cette situation ait paru le préoccuper une minute. Bref, c'est le dernier des chenapans. Il y a trois mois, on voulait le nommer conseiller municipal ; mais le vent a tourné depuis et ses électeurs sont venus me prier de le renvoyer du pays. J'ai fait appeler Justin dans mon cabinet ; il a compris tout de suite — car il est très intelligent, ne l'oubliez pas — qu'il a exploité tout le monde ici, et que, sous ce rapport, sa ville natale ne lui offrait plus aucune ressource. Il s'en va. Il se rend à Paris. Ce n'est pas un bien joli cadeau que nous faisons à Paris, mais c'est un grand débarras pour nous. Eh bien, je demande à mes administrés et au besoin je leur commande de laisser ce garçon partir tranquillement, et de m'épargner un charivari, lequel charivari colporté à la Préfecture, dénaturé par une presse hostile, prendrait aussitôt, aune époque de transition comme la nôtre, un caractère révolutionnaire.

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