ACTE PREMIER l
DE LA ROSERAVE Le repos ! Belle chose pourtant que le repos !
LE BARON Est-ce bien vous qui me parlez ?
DE LA ROSERAYE
Oui, c'est moi. Il n'y a que les vieux soldats, mon cher baron, pour aimer la paix. Si vous rêvez encore comme un jeune homme, que le danger des chimères n'a pas guéri de leur poursuite, vous avez tort. Ma •conviction est faite et bien faite aujourd'hui. Toutes les chances de la vie ne valent pas l'enjeu qu'on y expose, et celui-là seul qui prend le chemin battu marche avec la vérité.
LE BARON
Philosophie vulgaire, mon cher de la Roseraye, •qu'on ne trouvera jamais sur mes lèvres, où elle serait pourtant plus excusable que dans votre bouche. Heureux dans vos périlleuses entreprises comme dans vos affections régulières, que demandez-vous donc de plus ?
DE LA ROSERAYE, après avoir hoché la tête.
Yons avez raison, cher maître, parlons de vous.
LE BARON, se rapprochant de lui.
J'étais venu, mon ami, pour vous rappeler ma pension. Vous me l'avez servie longtemps malgré mes répugnances, et j'ai pris, je l'avoue, l'habitude d'y •compter.
DE LA ROSERAYE
Nous nous sommes expliqués là-dessus à cœur ouvert. Je ne fais pour vous que ce qu'à ma place vous» feriez pour moi, et vous n'avez accepté que ce que vous m'auriez offert, c'est dit. Mais... vous tombez mal aujourd'hui. Je ne peux disposer d'argent. Les affaires sont devenues très difficiles ..
LE BARON
N'insistez pas. Je parle de mes douleurs quelquefois, jamais de mes besoins. D'ailleurs, quand l'esprit souffre, la bête est facile à satisfaire. Adieu, mon cher de la Roseraye, vous ne m'en voulez pas au moins du rapprochement que j'ai paru faire entre votre situation et la mienne ; nul plus que moi ne se réjouit de vos succès, vous le savez.
Je sais, mon ami, que vous êtes bon comme un enfant, grand comme un saint (à part) et égoïste comme un aveugle.
LE BARON, à Michel.
Adieu, monsieur, bon courage.
MICHEL
Sans rancune, monsieur le baron.
Le baron sort..