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ACTE DEUXIEME

HÉLÈVE, durement.

Rassurez-vous. Si vous êtes peut-être trop clairvoyante pour mes défauts, j'ai en réserve des qualités que vous ne me connaissez pas. C'est mon père que je plains. C'est lui qui souffrira bien plus que moi. Quoi qu'il arrive, je lui serai toujours reconnaissante de son indulgence et des leçons qu'il m'aura épargnées.

MADAME DE LA ROSERAVE

Apaise-toi, chère enfant ; je ne demande pas mieux que de te croire courageuse et prête à tout événement ; mais ton âge n'est pas fait pour la douleur et je suis affligée qu'elle te surprenne si tôt. Embrassemoi, ma fille ; je suis maladroite quelquefois et je te blesse sans le vouloir. (Hélène se jette au cou de sa mère.) Terrible enfant, dont les caresses sont si rares et qui a.s la tête dans les nuages plus souvent que sur mon cœur!... (Elles se séparent.; Ton père est vraiment coupable, Hélène ; vous vous adorez tous deux, et je ne lui en aurais pas voulu de s'ouvrir à toi la première; mais il n'a pas le droit d'être abattu et désespéré •comme nous le voyons, sans que nous connaissions le poids de ses peines et la portée de nos désastres. — J'ai questionné Michel, il ne savait rien non plus.

HÉLÈNE

Et pourquoi saurait-il quelque chose? C'est moi qui en voudrais beaucoup à mon père, s'il nous' •cachait ses chagrins et qu'il les contât à un étranger.

MADAME DE LA ROSERAYE AI. Pauper, mon enfant, n'est plus un étranger

pour nous, et avec des hommes tels que lui on peut se lier facilement parce qu'on se lie pour toujours. Tu juges encore notre ami sur ce qu'il a été et tu astort ; il avait un vice, il s'en est guéri ; un langage et des manières violentes, il les surveille et les perfectionne ; quant à son intelligence et son savoir, tonpère, qui est bon juge, en fait le plus grand cas. Je ne sais s'il deviendra un savant illustre comme il le voudrait et comme je le lui souhaite, mais ce sera un homme de mérite et un homme de bien.

HÉLÈNE Dites tout, ma mère, et un excellent mari.

MADAME DE LA ROSERAYE Je n'en connaîtrais pas de plus honorable.

HÉLÈNE

Oui, très honorable en effet... pour la cuisinière..

MADAME DE LA ROSERAYE Hélène !

HÉLÈNE

Tenez, ma mère, ne parlons plus jamais de M. Pauper, ni de personne autre ; la préoccupation constante que vous avez de mon établissement me choque au moins autant qu'elle me touche ; vous me comprendrez lorsque je vous aurai dit une bonne fois mon opinion du mariage. Je sais comme il se pratique, et si romanesque que je sois, je ne compte qu'à demi trouver une alliance telle que je la désirerais. Mais je ne suis pas de ces jeunes filles qu'on est

•sans cesse à marier tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, et qu'on jette imaginairement dans tous les bras. Cette impudeur me révolte ; la pensée d'appartenir à de certains hommes me fait frissonner tout le corps, et, plutôt que de profaner le don de ma personne, j'aimerais mieux m'ensevelir pour toujours dans le monde ou hors du monde. Si ma mère ellemême ne respectait pas cette chaste croyance, je n'aurais pas de plus cruelle ennemie.

MADAME DE LA ROSERAYE

Ton ennemie, Hélène, c'est ton imagination. L'exaltation et les rêveries sont toujours imprudentes, elles ne t'ont pas corrompue, grâce à Dieu, mais elles t'égarent. Ton esprit se perd dans des divagations sentimentales, au lieu d'envisager les conditions sérieuses de l'existence, et tu habites des pays chimériques tout à fait différents de notre monde où l'on ne demande aux hommes que de la probité et aux femmes que de la vertu.

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