‹ Théâtre completChapitre 170 sur 235 · SCÈNE II HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE II HÉLÈNE

J'étais sincère en l'épousant. L'humilité de son. amour m'avait touchée ; sa vie devenait l'exemple et le partage de la mienne. J'aurais voulu pour moi seule racheter une faute que moi seule aurais connue. Ce secret fatal s'est échappé de ma conscience ; l'amour ne pardonne pas à l'amour. C'est bien. Je m'affran-chis ! Je me délivre ! Assez de luttes avec les autres ! Assez de combats avec moi-même ! Je me jette tête baissée dans ce monde vivant et aventureux qui m'épouvante comme une tempête et qui m'attire comme un paradis. Misères que tout le reste ! Conventions ! Préjugés! Ce qu'on dira, que m'importe. Ces femmes vertueuses qui serrent la main de leurs amants sous les yeux de leurs maris s'écarteront de moi, je serai plus hère encore que leur mépris !

Le comte sera-t-il chez lui ? Cette lettre, inattendue, de quel air la recevra-t-il ? Il m'aimait malgré tout. M'aime-t-il encore? Folle! Folle! Quelle question te fais-tu là ? Ignores-tu ce que vaut son amour ? Ne compte pas sur son cœur, compte sur l'appui qu'il te doit et souhaite qu'il te préfère à la première venue. L'aimes-tu toi-même ? Ah ! s'il était là, devant moi, et qu'il connût mes plus secrètes pensées, je ne pourrais pas supporter son regard. Non, je ne l'aime

plus ! Ce que je veux de lui maintenant, c'est ce que j'ai refusé autrefois : toutes les fantaisies de la richesse, toutes les voluptés de l'indépendance.

Cette fille ne revient pas. Que ferais-je, si le comte plus barbare encore que l'autre, me laissait là, sans protection et sans refuge ? Que deviendrais-je? Oui, ma mère me pardonnerait. Pauvre mère ! Quelle douleur demain et quelle honte ! J'aimerais mieux mourir que de reparaître devant elle. Pourquoi ai-je fait cet aveu ? Quel remords m'a prise ! Quelle audace m'a tentée ? Ne savais-je pas que les hommes qui ne comptent pour rien leurs trahisons sont sans pitié pour les nôtres. Tous sont ainsi, le bourreau qui m'a perdue comme le malheureux que j'ai trompé. Où est-il maintenant ? Que fait-il ? Il souffre de son côté et moi du mien. Pourquoi ne revient-il pas ? Ah ! s'il revenait ! Si l'amour me le ramenait, généreux et apaisé, et que le passé fût absous solennellement, moi, je ne me souviendrais ni de ses indignes violences ni de mes honteuses tentations. Je le bénirais, cet homme, qui me rendrait au respect de moi-même et me remettrait pour toujours dans un chemin paisible et honoré.

Adèle rentre.

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