ACTE CINQUIÈME
LE BARON
Comment, non ? Je suis certain cependant qu'elle vous a écrit plusieurs fois. Quelqu'un aurait-il détourné ces lettres ?
MADAME DE LA ROSERAYE
Ne cherchez pas, je les ai reçues. Ma fille s'est trompée, si elle a cru que ma tendresse pour elle était inépuisable et qu'elle pourrait laver le passé avec quelques larmes Son repentir ne me touche pas. Elle souffre, c'est justice. Je suis insensible à ses douleurs. Il est inutile qu'elle m'écrive, il est inutile qu'on me parle d'elle, je ne la reverrai jamais.
LE BARON
Je blâmerais tout à fait une résolution de ce genre qui ne serait ni généreuse ni sage ; voudriez-vous laisser votre enfant exposée à des épreuves pires que des tentations? Votre devoir, au contraire, est de la protéger davantage, en regrettant de ne l'avoir pas connue plus tôt.
Je savais que ma fille avait la tête vive, des idées singulières, une exaltation malheureuse ; mais qu'elle fût sans principe et sans moralité, cela je ne le savais pas, et pour m'accuser d'imprévoyance, vous ignorez ce qu'est le supplice d'une mère qui n'a pas gardé l'honneur de son enfant. Egarée ou séduite, coupable dans les deux cas, si Hélène s'était jetée à mon cou, j'aurais pris ma part de sa faute et nous l'aurions expiée ensemble. Mais il ne s'agit même plus de sa
faute. Est-ce possible ? Je n'ai rencontré qu'un être, un seul, qui fût bon, dévoué, respectueux ; son affection m'était douce, son mérite m'était cher ; je suivais chaque jour le progrès de ses travaux et le développement de son esprit. Parti de rien, il allait arriver à tout. Cette existence a été détruite ; cette intelligence a été foudroyée ; cet être est à deux doigts de la folie ou de la mort. Et c'est ma fille... je n'ai plus de fille... il est là, mon enfant, il est là.
LE BARON
Oui, vous dites juste, votre enfant véritable, c'est bien lui et il était digne de toutes vos tendresses ; mais elle, elle a droit à toutes vos indulgences. Son repentir est sincère, sa douleur est profonde. Prenez garde, Hélène ressemble beaucoup à son père, elle pourrait finir comme lui.
MADAME DE LA ROSERAVE
Allez, allez, frappez-moi, meurtrissez-moi. Ce n'est pas assez du spectacle que j'ai sous les yeux, rappelez-moi le plus cruel des souvenirs. Vous me déchirerez le cœur, vous ne l'attendrirez pas. Que me demandezvous ? De pardonner à une libertine qui trahira encore ma confiance et mon affection. Je ne le veux pas. Elle est libre, libre, entendez-vous, maîtresse de ses actions, maîtresse de ses jours. Je l'ai pleurée vivante plus que je ne la pleurerai morte. (Hélène paraît
a ce moment à la porte de droite ; Mme de la Roseraye l'apercevant et courant à elle, les bras ouverts.) Ma fille! Mon
enfant !
Larmes.