‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 67 sur 114 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

conséquences ; mais, une fois que les images parviennent à notre cerveau, l'être tout entier se trouble et se rétracte. Je vous supplie, entendez-moi ; je vous supplie, il est temps encore... Aucun scandale n'a éclaté, vous pouvez rendre cette enfant à ses parents ; votre fuite en Angleterre peut être expliquée pc|.r un simple voyage d'affaires, il n'y a pas eu de témoins évidents ; il le faut. Monsieur Armaury... Vous auriez pitié, si vous vous rendiez compte de l'intensité de leur douleur. La pauvre Madame de Charance n'est plus qu'un corps sans âme, c'est le mot. Elle aimait cette enfant, elle la chérissait d'une façon à la fois si tendre et si ingénue... C'est un effondrement sans limites. Vous atteignez cette famille dans sa plus haute renommée, dans ce qu'elle a eu jusqu'ici de plus valeureux ! Il n'y a plus qu'un père écrasé, anéanti, qui va avoir à répondre devant le monde du deuil le plus lourd et le plus lamentable qu'on puisse porter... Oh 1 je sais I je ne trouve pour vous exprimer tout cela que des épithètes bien banales ! Il vous faudrait voir la chose ! Dites-moi que vous avez fui dans un mouvement instinctif, dans une de ces minutes tragiques qui frappent quelquefois les hommes les plus intelligents et les plus élevés... ce qu'on appelle le beau sombre ; car le mal a aussi sa beauté sombre et il a toujours séduit les hommes de pensée. Mais, Monsieur, il y a aussi le beau radieux, qui vient du renoncement et qui, vous le verrez, est une émotion très douce, très pure, très grande... car vous allez leur rendre leur enfant, n'est-ce pas ? Je vous en adjure, au nom de leur navrement. Vous le devez. Monsieur Armaury ; c'est une question de devoir sacré.

ii8 LA VIERGE FOLLE

En votre âme et conscience, en toute votre foi, vous êtes sûrement convaincu que je commets une lâcheté si je ne me rends pas à votre prière I Eh bien ! moi, je pense le contraire ; je pense que c'est en vous rendant cette petite que je serais un lâche.

l'abbé

Un lâche ?...

ARMAURY

Absolument ! Oh ! je ne discute pas ma faute ; mettons que j'ai agi mal, abominablement... soit ! Il ne me vient pas à l'idée une minute, notez-le, de justifier l'homme dont le devoir succombe à l'entraînement de sa tendresse et je ne veux pas prétendre à la liberté absolue de nos passions... Non ; j'ai aimé, c'est mon excuse, mais ce n'est qu'une excuse. Seulement, à l'heure présente, la faute est accomplie, elle est irréparable. Maintenant, il n'y a plus en face de nous que ses conséquences. Eh bien, sans que vous vous en doutiez, car vous ne vous en doutez même pas, tellement vous avez foi en votre propre morale, vous venez me proposer une vilenie.;. Désormais, j'ai acquis d'autres devoirs. Monsieur l'abbé, une autre responsabilité, celle que je me suis créée vis-à-vis de cette petite, de ce nouveau foyer. Ne sursautez pas, je n'ai pas peur du mot : foyer... J'ai maintenant charge d'âme et de destin, et de quelle âme, de quel destin fragile !... Et, en fuyant cette responsabilité-là, c'est alors que je serais un lâche et un hypocrite ! Oui, au nom du même principe, que \ous consacrez et glorifiez à l'autel, celui qui fait que deux êtres s'engagent en s 'aimant à quelque chose de sacré,

Page 1