‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 3 sur 254 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

invisible... L'Idée-Force passe, subjugue et terrasse. Quelque nom qu'on lui donne en tout cas, c'est une de ces émanations supérieures du cerveau et de la conscience, telle qu'elle se dresse en face des codes éternels de la nature et de la société. Un jour lointain, ces forces contradictoires de la nature et de l'esprit se joindront-elles en une pacifique harmonie ? Qui sait ? Qui peut le nier ou nous en interdire la magnifique et douloureuse espérance ? Espérance certes, et seulement cela ; grand soupir de l'âme humaine, encore si loin de son but I... Nous sommes une humanité de transition.

Mais permettez-moi d'ajouter que, si ce personnage, à la fois invisible et tangible, enveloppe les autres personnages de la pièce et plane audessus d'eux, durant le cours des trois actes, il demeurera, pour les spectateurs, tout facultatif... Ils pourront, s'ils le veulent, suivre une toute petite historiette et se donner le loisir de ne pas penser... Ce n'est pas affaire de concession. C'est un devoir que m'impose la conception que j'ai du théâtre, celle que je proclame depuis quinze ans. Le théâtre, art A-ivant par excellence, doit se soumettre entièrement à la vie et à sa représentation exacte... Si nous y ajoutons des idées, elles doivent être incluses dans l'œuvre même. C'est à nous de manier ou de coordonner les faits pour les joindre aux idées, mais jamais, au grand jamais, celles-ci ne doivent s'interposer d'elles-mêmes. Elles peuvent faire partie intégrante de l'ouvrage, jamais partie extérieure. Il peut donc y avoir, à côté du drame humain, un drame de pensée, mais lié à l'autre à ce point qu'il se dégage de manière toute facultative, selon l'esprit et l'interprétation du spectateur.

lo LES FLAMBEAUX

Ce point de vue n'a rien de personnel. Il est peut-être à la base de tout art, même purement plastique. Cet enseignement se retrouve dans les classiques.

Je contemplais, l'autre jour encore, la Victoire de Samothrace. L'Idée est là, — en elle. Qui peut prétendre qu'elle n'emplit pas tous les plis énamourés de la tunique vers l'azur et en pleine marche ? Mais regardez... par contre, pas trace d'emphase, pas de draperies lyriques ou balancées selon le caprice de l'artiste, ainsi que se le permirent les artistes du xvii^ siècle français !

Non ; la vérité la plus stricte, la plus réaliste est devant nous, combinée comme le serait une froide et méticuleuse recherche. Chaque pli est structuré, et se lie à l'autre, presque photographiquement. Quel enseignement ! Un génie a écrit la Prière sur V Acropole. Que n'a-t-il écrit la prière à la Victoire de Samothrace ! L'exactitude dans le mouvement égale l'improvisation lyrique. Il ne manque, à cette statue éducatrice, que ce qui doit virtuellement lui manquer aujourd'hui, ce que le temps a bien fait de mutiler : le visage et les mains. Le grand destructeur a volontairement, dans cette statue vivante, supprimé ce qui ne correspondait plus à notre âme moderne, et il nous a donné la déesse acéphale...

Car elle nous paraîtrait probablement bien froide et bien glacée, maintenant, l'expression de la tête à jamais disparue ! Il nous faut aujourd'hui sur ce corps tendu une face baignée de plus douloureuse angoisse, chargée de plus de rêves séculaires et tournée aussi vers des mystères plus étoiles.

Donc, pour en revenir à la pièce sur laquelle vous m'interrogez, la donnée est celle-ci : un savant, un grand esprit encyclopédique, philosophe

PREFACE I i

et biologiste, à force de considérer la chose en soi, perd le sens des relativités et même le sens critique ; habitué aux abstractions, il s'égare hors de l'humanité et de la société, avec la meilleure foi du monde.

Mourant, il fait appel à une interprétation plus généreuse et plus compréhensive de la vie, il prophétise un temps où l'esprit aura une place prépondérante et se fondra harmonieusement avec les lois de la matière au lieu de leur être opposé.

Le destin est immuable. C'est un axe. Les consciences qui gravitent autour sont éternellement variables. Examinez les rapports permanents de ces deux personnages : Destin et Conscience, l'un fixe et pareil à lui-même, l'autre mouvant et varié. Vous aurez la base merveilleuse du théâtre : c'est cela qu'il faut rendre. Je ne saurais assez le répéter !

Et qu'on ne dise pas que le cadre de la scène est trop limité pour y faire tenir un modèle aussi considérable. Nous avons, dans le passé, l'exemple rassurant de Shakespeare.

Le théâtre c'est l'art le .plus large ; ce doit être la nature intégrale. C'est lui seul qui peut et doit réunir cette indissoluble trinité : l'émotion de fait, de sentiment et de pensée.

Voilà la nouvelle règle des trois unités.

Cette note a été antérieurement publiée par Henry Bataille dans le volume intitulé Ecrits sur le théâtre (Grès, éditeur).

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