‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 104 sur 126 · SCÈNE IX ISABELLE, MADAME HEIMAN · texte numérisé non relu

SCÈNE IX ISABELLE, MADAME HEIMAN

ISABELLE

\h ! VOUS en avez des idées! J'ai suivi vos conseils, i étrenné une robe neuve...

MADAME HEIMAN.

\\\\p est rlinrmimlo. bravo!... et dans la note!

ISABELLE

)e me suis liumiliée un peu plus, voilà tout le résul- !... Pouvais-je deviner qu'au moment où je me traîis comme une fille, oui, comme une fille, à ses pieds, venais de déranger une scène d'amour?... et quelle ne!... Tenez, en voici les débris... El, là, le raouoir avec lequel il lui étanchait tendrement, ha, si idrcment, la main... c'est touchant!,.. Je la vois, la ne, je la vois! ^)ue le hasard est donc bête! Voilà,

'i\)8 L'ENCHANTEMENT.

voilà, au moment où je m'écroulais de tendresse, ce que j'ai trouvé sur son cœur î... [Elle jette le mouchoir à terre. Après quoi, elle re<^arde nindame Heinian avec angoisse.) Ah! je ne pourrai pas le supporter! je le sens bien, c'est inutile, je ne pourrai pas !

MADAME HEIMAN.

Si j'ai compris un mot à tout ce que vous venez de me débiter, je veux bien êlre pendue ! Bon Dieu, qu'estce que tout ça veut dire?... Je regarde avec stupe\ir les pièces à conviction! On dirait d'un assassinat... Di; verre pilé... le bâillon du crime!... Cela vient donc d' se passer ;\ la minute? Georges avait pourtant l'air 1( plus naturel du monde.

ISABELLE

Est-ce que je lui laisse voir quoi que ce soit?

MADAME IIEIMAN.

C'est donc cela que vous pleuriez toute seule comme un pauvre petit bout de Madeleine... dans cette purée de fleurs !...

ISABELLE

D'autres choses aussi. On dirait qu'il y a des minutes dans la vie qui contiennent toutes nos douleurs ensemble, comme pour nous faire tout pleurer en une seule fois, par économie. Cela, tenez, que je lisais quand vous entriez, c'est une lettre. Elle est datée de Collao. Vous connaissez? Non? Ce doit être loin Collao?

MADAME HEIMAN.

Écoutez : [Elle lit) « Je vous écris, mon amie, d'un grand jardin sur le bord de la Madeira. Les camélias luxueux, les mille étoiles des azalées dans les lourds ynassifs, me cachent la mer qui m'attend. La verdure de ce pays est sombre, luisante et sans bruit. De temps en temps seulement, un camélia pourri tombe comme un fruit lourd à travers les branches. C'est tout. Seulement,

L'ENCHANTEMENT. 29il

oici : il y a aie milieu, caché ilans les massifs, un peuplier de mon pays, un grand peuplier qui monte •"'ers le ciel. Je le distingue mal d'où je suis, mais je

entends fiissonner dans les cimes. Il est extrêmement sensible et très seul. Il n'est pas d'ici. Il ny a nul souffle dans Vair tiède et pourtant il frissonne à je ne sais quel vent invvîible pour nous, et il inurmure là-haut, tout seul, sa longue peine natale. Il ne me voit pas, et pourtant dans cette grande immobilité de silence, le peuplier de mon pays et moi, nous nous comprenons, El voici que de cette peine inconnue et légère qui l'agite naît une forme féminine. Je pense à vous. Etes-vous heureuse, mon amie? Moi, je repars demain, pour un peu plus loin, dans ces contrées graves et amères. Ce sont de belles patries, que vous ne connaîtrez jamais, Isabelle. Il y a des coutumes bizarres et naïves qui vous étonneraient, entre autres, celle-ci {qui explique le petit paquet joint à cet envoi) : Les femmes d'ici veulent que quand le grand mal d'amour vous a pris, on trouve, en respirant certains parfums locaux, l'oubli de son mal. Ce parfum est considéré, ici, comme un remède infaillible. Au fond, je crois bien que c'est simplement de l'eau de roses. Il est peut-être ironique de vous envoyer ce flacon, mais c'est une garantie que vous aurez dans votre tiroir... Ne vous étonnez pas si le flacon est débouché; c'est que je l'ai respiré... Adieu, ma grande amie. Il est lard. L'air doit être encore plus doux que de coutume^ car tout s'est calmé et je n'entends plus le peuplier de mon pays. » Pauvre ami, comme il a dû souflrir !

MADAME HEIMAJS.

Romance de guitare !...

ISABELLE

Oh! je ferai comme lui, je partirai! 11 ne sera pas dit au moins, que je n'aurai pas su disparaître! Je m'en irai loin, si loin, ijuils n'entendront plus parler de moi !

ÔOO L'ENCHANTEiMENT.

MADAME HEIMAN.

Mais non, mais non!... Ne vous laissez pas gagner par le sentimentalisme italien de ce phraseur de Pierre... Vous ferez ce que vous eussiez dû faire dès le premier jour... Vous surmonterez la terreur nerveuse qui vous lie à celte enfant et vous me la confierez quelques mois. Je vous ai dit que je m'en chargeais... [Isabelle hausse les épaules de l'air de dire : C'est tout ce (ju'ils trouvent, eux! ! puis elle ouvre le paquet. — A part.) Oh! mais! oh! mais!...

GEORGES, du dehors.

Un verre d'eau dans mon cabinet... oui, avec un citron.

MADAME HEIMAN.

Voilà Georges... Allons, cachez-lui ces vilains yeux rouges, au moins.

GEORGES, du dehors.

Et ne laissez monter personne.

MADAMi: HEIMAN.

Pristi, c'est vrai, cette lecture! Je n'y pensais plus... La Logomachie depuis Charles le Téméraire... Et Victor qui ne revient pas !

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