I.ÇABE1.LE
Odieux petit monstre qui essaie de m'enfoncer ce dernier clou dans la gorge et qui veut me faire croire que ton silence est un aveu, et que tu me l'as pris, et qu'il 'est à toi î... Va-t'en! va-t'en! Je ne veux plus te voir ! Tu me fais horreur !
JEANNINE
Et quand cela serait, à la fin !
Tu mens! tu mens! tu es abominable....
JEAN'NINE
C'est trop fort! Ah! je suis un monstre! C'est trop, cette fois, c'est trop!... Ah! je suis un monstre, moi à qui tu fais subir la plus épouvantable des existences!... que lu forces, du matin au soir, à subir, la rage dans l'âme, toute ta joie, tous tes baisers, avec des airs de triomphe, lorsque j'en meurs et qu'il me faut fuir tes
lèvres, qui me cherchent, après!... Ah! tu ne m'en auras pas épargné un de les baisers, à moi, la peliLe pauvre!... Ah! je suis un monstre! Eh bien, alors, dis 'ourquoi tu me forces à vivre, pourquoi tu m'as arralîée à la mort? Oui te le demandait? Qu'est-ce que je t'avais fait pour cela !..
Tais-toi ! Tu es horrible ! Tu ne dois pas savoir ce <|ue tu dis, pour me briser ainsi !...
JEANMNE.
Quel soulagement m'as-tu apporté ? réponds ? Citemoi une joie, une!... Tu m'as rivée à ton bonheur! C'est pour le voir que tu me forces à vivre ! La torture de ton questionnaire perpétuel, la torture à petit feu, -ans répit!.,. Ah! tu ne laisserais pas même un jour ma -outTrance tranquille ! Et quand je veux la solitude au moins, quand je veux vous fuir, tous les deux, une heure... je ne peux pas! parce qu'il paraît que cela te l)Ouleverse, ça te remue le sang que je ne sois pas là!
ISABELLE
Oui, lâche ! lâche! car ce que tu sais trop, c'est que je meurs derrière les portes que tu fermes, lâche!
JE.\XMNE.
Mais alors, puisque tu devais im- r.procher tout, jusqu'à l'air de cette maison, que comptais-tu donc m'olîrir, à la fin, quand tu mas dit : Reste, je le veux?
ISABELLE
La vie ! T'aider à passer le pas. Te porter de l'autre côté de la douleur. Te voir grandir cl comprendre.
JK.XNNLNE.
•lai grandi et je comprends.
LSABELLE.
Ce que tu n'as pas, toi, c'est le droit de me torturer lAchement de doutes aflVeux, du doute de ce oui n'(>sl
pas [Ramassant tout son effort) de ce qui n .i jamais
été!...
JEA.NNINE.
Mais qu'en sais-tu, à la fiTi ?
ISABELLE; dans un cri.
IVon, non, cela n'est pas, cela n'est pas!... Tu n'en avais pas le droit!...
JEANNLNE.
Je n'ai que celui de souffrir, parlai te naent! Eh bien, si tu m'imposes un pareil martyre, ce doit être pour quelque chose, tout de même! Et je voudrais bien savoir ce qui m'attend, au bout du supplice, quel bonheur?... Mais, à la fin des fins, pourquoi, pourquoi suis-je ici? Possible que lu prennes plaisir à me faire savourer vos baisers... moi, je n'en ai que de l'horreur!...
Tu ne sais pas ce que tu dis! c'est monstrueux!... Oh! comme tu me hais!... Rappelle-loi, Jeannine, pourtant!... Il ne me manque que de l'avoir portée dans mes flancs!... C'est mon amour qui saigne!...
JEANNINE
Je te hais? Mesure à ma haine Tatrocilé de ce que lu appelles ton amour et de ce que tu commets en son nom. Et là dedans, la seule qui aime, c'est moi, parce que je me tuerai, moi, par charité, pour ne pas troubler ton alî'reux bonheur!...
LSABELLE.
Misérable! Elle me reproche de vivre! Sois rassurée, va... j'ai compris, je te laisserai la place...
JEANNINE
Allons donc! pas de phrases! Tu sais bien que c'est moi qui vais disparaître... Seulement, lu aurais mieux fait de me laisser tranquille la première fois, voilà tout !
ISABELLE
N'en dis pas plus. Tu l'auras, petite louve !
L'ENCHANTEMENT. 5ll
JEAN>'1NE
La petite louve en a assez ! La petite louve? regardela une dernière fois î... Tu te traînerais à mes genoux, tiens, que je ne resterais pas un jour de plus ici ! ' Laisse-moi passer.
ISABELLE, In xaisisxant.
Tu ne vas pas recommencer l'abomination, mon Dieu?
JEANNINE
Pas plus tard qu'à la minute !
Ah! VOUS voyez bien, vous autres, que j'ai raison ? contre tous de ne pas la laisser arracher de mes mains!
JEANNINE
.le \on\ nnrlii".
ISABELLE
.Jeaunine :... tu ne sortiras pas !
JEANNINE
Je sortirai... j'en ai assez... Adieu !
[Elle se dégage brusquement des bras de sa sœur et disparaît.)
ISABELLE, les genoux fléchissants, roide, d'une voix étranglée^ appelle.
Georges ! . . . Georges !
{Georges accourt au bruit, par la droite.)