‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 113 sur 126 · MADAME HEIMAN KT PIERRE · texte numérisé non relu

MADAME HEIMAN KT PIERRE

Non, non. Et Monsieur?

LE DOMESTIQUE

MoiL-^it'ur MfiiL de sortir. Mais pas pour longtemps. Il est allé fumer son cigare dans l'allée des Ormes, probablement... ou du côté du réservoir... Il ne sera pas long.

MADAME HEIMAN.

Mademoiselle 1

LE DOMESTIQUE

Mademoiselle est couchée à cette heure-ci et d'ailleurs mademoiselle n'est pas descendue de sa chambre non plus, depuis cinq heures...

MADAME HEIMAN.

Alors, monsieur a dîné seul?

LE DOMESTIQUE

Oui, madame. Il est resté un peu auprès de madame avant le dîner, et encore, non, je me trompe... puisque j'ai entendu la voix de monsieur qui lisait dans son cabinet.

MADAME HEIMAN.

Comment qui lisait? Puisque la lecture n'a pas eu

lieu?

LE DOMESTIQUE

Oui, mais j'ai entendu monsieur qui disait comme ça : « Puisque personne ne veut m'en tendre, je vais lire à Neyt! » Alors il a enfermé la chienne avec lui, et il s'est lu tout seul.

PIERRE

Je le reconnais bien là !

MADAME HEIMAN, riant.

Bien, bien! Nous allons raltendre ici, [Le domestique sort. A Pierre, en s'asseyant.) Ah ! ça, m'expliquerez-vous maintenant, blague à part, comment l'on reçoit une lettre de vous d'un équaleur quelconque et comment vous débarquez, le même jour, chez moi, sans crier gare, le plus naturellement du monde... dans la carriole du père Baugé?... revêtu de cet adorable petit complet américain... Elle est bonne!... C'est ce qui s'appelle préparer son petit efl'et !...

PIERRE

Je ne me suis pas payé une entrée, je vous le répète... Pourquoi ne voulez-vous pas me croire?... Votre ignorance des choses administratives me ravit... La voilà bien, la France!.,. Pauvre France!... La dernière levée ne se fait pas dans tous les pays du monde à six heures du soir. 11 n'y a pas qu'à jeter la lettre, crac, dans un palmier, en passant... palmier? vous savez ce que c'est qu'un palmier?... à la bonne heure!... En

.r-i îe, chère tête, qu'on peut très bien jeter une lettre le lundi, par exemple, se décider à partir dans le courant de la semaine, et faire le voyage, le lundi suivant, en paquebot, par le môme courrier que ladite lettre? z-vous compris, maintenant?

MAD.\ME HEIMAN.

Mal. C'est obscur.

PIERRE

Je me suis jeté dans le train du Havre, immédiatement, au débotté... et à la gare de Saint-Meilhan, comme je vous l'ai dit, l'honorable individu que vous appelez Baugé a bien voulu me conduire chez vous... Oui... Il commençait à faire trop chaud là-bas, et puis il est urgent que je me rende à Londres... Car je suis devenu extraordinaire, vous savez!... J'ai des intérêts dans r.\chanti-Coldfiels Corporation !... Je suis de deux commissions techniques !...

MADAME HEIMAN.

\'ous !... C'est à se tordre î... C'est drôle comme quand i,.c r>-.;r.ii>oc coupent leurs cheveux pour le régiment!

PIERRE

Eh bien il faudra vous y habituer.

MADAME HEIMAN.

Jamais! Je vous en préviens!... Je ne vous prendrai jamais au sérieux comme homme d'affaires!... C'est égal î Vous ici!...

PIERRE

Comme ma petite visite a l'air de vous abrutir, ma chère amie!...

MADAME HEIMAN.

''ri peu.

PIERRE

Ouoique je trouble un délicieux téte-à-téte avec monsieur de Chelles v..iic n»' i./,.i, voulez pas d'étr*' descendu chez vous .

iMADAME HEIMAN,

Il n'aurait plus manqué que vous tombiez ici!

PIERRE

.l'ai plus de tact... Pourquoi me dites-vous ça?...

MADAME HEIMAN.

Alî ! parce que!... {À part.) Je ne sais plus que lui dire, moi... (Haut.) Écoulez, vous revenez de Pontoise.

PIEURE.

Non, de plus loin,

MADAME HEIMAN.

En l'occasion, c'est arriver de Ponloise... On ne vuu^ a plus revu, s'il m'en souvient, voyons... depuis la messe de mariage... Malin, va !

PIERRE

Quoi?

MADAME HEIMAN.

Rien. Vous pensez bien que depuis lors il a dû .se passer des choses, n'importe quoi... mais des choses... Seulement comme vous en êtes resté à la messe de mariage, vous comprenez, ce serait trop long de vous mettre au courant!... C'est môme pourquoi j'ai préféré vous traîner de suite chez les Dessandcs... Ma foi. jo réserve le paquet à Isabelle.

PIERRE

Odette, rien de grave, hein, j'espère?

MADAME HEIMAN.

Rien, rien. Comique, au fond... Elle vous expliquera.

PIERRE

Vous m'avez fait peur... Vos réticences sont exaspérantes, et vous êtes dune discrétion bien peu israélite !

MADAME HEIMAN, SOUria/lt.

Hein... votre prétexte de retour?...

PIERRE

Non, je vous jure... L'éternelle tentation du passé m'a fait obliquer la route, vous le voyez. Mais je n'ai pas \e cœur d' Olympia. [Regardant /a pièce.) XloTs, c'est là?

MADAME HEIMAN.

Oui, c'est là!... oui, c'est là, cet endroit délicieux... ce petit paradis!... la maison de la joie!...

PIERRE

N'est-ce pas?... Je m'en doutais.

M.^.DAME IIEIMAN.

Ah! ce (pi'on s'amuse ici! vous ne vous en faites pas uno idée... Et, en passant, je vous remercie, de tout cœur, de m'avoir ces gens-là... je m'en féliciterai toute ma vie! Chaque jour est un jour de fête... de bamboche... A ce point que samedi, moi aussi, je boucle mes malles... et vais reprendre mes quartiers d'hiver au plus vite... Oh! Pierre, attendez-moi jusqu'à samedi... partons ensemble... emmenez-moi à Londres ! ce serait si gentil d'aller faire un petit peu la fête ensemble!...

PIERRE, nerveux.

Voyons, qu'y a-t-il, Odette, qu'y a-t-il décidément? Ne plaisantez pas.

MADARfE HEIMAN, lui prenant le bras.

Écoutez, je crois que je ferai bien, tout de même, de vous mettre un peu au courant, sans quoi vous risquez de ne pas très bien comprendre !... Vous voyez ce poinl rouge là-bas... au bout de l'allée?

PIERRE

Oui, c'est une lanterne.

MADAME HEIMAN.

Non, c'est Georges qui fume son cigare

Non, c'est une lanterne.

518 L'ENXHAxNTEMENT.

MADAME HEIMAN.

Non, c'est Georges... Allons à sa rencontre, El, ce faisant, je vais vous révéler les choses essentielles, pour que vous puissiez ensuite... voler de vos propres ailes.

PIERRE

Vite. Vous me faites mourir à pelil leu...

(Ils sortent.)

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