SCÈNE XI PIERRE, JEANNINE
PIERRE, seul avec Jeannine.
Très beau, tout ce qu'il vient de dire là!... Seulement, pratiquement, ça ne s'arrange pas avec cette facilité!... Votre beau-frère a toujours été un théoricien... oh! incomparable!... 11 a dit des choses excellentes, et lui, il lui suffit d'avoir raison pour être heureux !... Vous séparer ! vous séparer, tous les trois !... c'est bel à dire! Mais ce jugement de Salomon ne change rien ! Avec toutes ces belles paroles, ils n'empêcheront, ni l'un ni l'autre, que vous ne restiez la victime, et voilà ce qu'avec votre instinct admirable
: enfant, vous avez compris tout de suite! (// mule •nachiualeinent une cigarette (ju' il ne fume pas et tourne sur le tabouret de piano.) Il y a un instant, je ne vous connaissais pas... je serai franc, vous ne m'intéressiez même pas du tout... Je vous ai toujours considérée )mme une enfant insupportable, et d'ailleurs parfainmenl inutile!... Seulement, j'avoue, mon pauvre gosse, que depuis une heure je commence à comprendre (on est long à comprendre !) voire sort à venir... et ce qui vous attend... Qui sait, dans tout cela, si ce nest pas vous la plus intéressante, après tout!... Quand, dans la vie, il y a quelqu'un de trop, la nature s'arrange toujours pour l'éliminer, en lui flanquant tous les torts sur le dos !... C'est vous qui vous êtes débattue peut-être le plus généreusement, sans calcul, commettant toutes les galTes, sans rien savoir... [Jeannine fond en sarfglots.) Ne VOUS désolez pas !... Ah ! ce n'est pas gai, fichtre, mais on n'en meurt pas... Il y en a d'autres que vous sur la terre qui ont endossé, avec plus de rancœur, allez, et à un Age où on ne se console plus, hélas! cette sorte d'emploi... Vous avez quel âge? dix-sept ans... dix-huit ans? {Jeannine fait signe de la tête que non.) Dix-sept?... {Jeannine fait signe de la tête que oui.) Pfl"f ! Remerciez le ciel de vous avoir envoyé la précocité de la douleur. Vous en serez débarrassée plus tôt!...
JEANNl.NE, rti'fc conviction.
Oh ! ça, monsieur, jamais! jamais !...
PIERRE, riant.
Pauvre petit ! comme vous avez bien dit ça !... Voire angoisse passera tout de même plus vite que vous ne l'espérez!... Mais qu'on vous a mal éduquée!... L'une a vu seulement en vo-us une malade (l'éternelle rengaine!) l'autre, (Jeorges... il ne connaît rien aux femmes !... C'est môme sa grande force sur elles, — le LTcdin ! [ti-er un <nin,-r\ Enfin!... Malgré (juoi, vous
."vSO L'IÙNCHANTEMENT.
avez bien compris la nécessité de vous en aller, vous, loiile seule... Vous ne pouvez continuer de rester ici i'i faire souffrir « les grands » î Puisqu'il le faut vous saurez parlir et disparaître de leur vie...
JEANMNE.
Oui. J'aurai la force maintenant.
PIERRE
Je ne voulais pas vous entendre <!ir(> ;niiiH riu.,.' Seulement, où irez-vous?
JEANMNE.
Je ne sais pas. Je dcmandoi'ai cfu'on m<^ ineflf on pension.
l'U.HKK, '■■(lit.
Quel drôle de petit angelot !... Mais vous avez pass(^ Tàge de la pension! Il faut vous faire une vie à vous!... Pourquoi ne rencontreriez-vous pas, non des valseurs, des cousins amoureux ou des Saint-Cyriens éperdus, je sais bien qu'il n'y a pas là de quoi satisfaire un cerveau comme le vôtre, frappé d'un don prématuré, mais quelqu'un qui veuille bien se consacrer à l'éducation d'une Ame aussi difficile que la vôtre, Jeannine, quelqu'un qui soit à même de respecter votre chagrin et de l'aimer tendrement, comme si c'était son propre chagrin à lui qu'il consolât, pouvant vous offrir quelque chose qui ne serait ni de la paternité ni de l'amour, mais une affection infinimentmêlée... Supposez avec cela, comme par hasard, que ce vieil homme, avec son trop-plein d'inutile tendresse, trouve en vous épousant l'occasion de se dévouer à un bonheur qui n'est pas le vôtre, Jeannine. mais celui de la grande âme étrange qui régit cette maison cl dont vous portez un peu l'image dans vos yeux...
JEANN'INH, i liuv! l'imp'i-il.
Arrêtez-vous. Je n'ignore pas à quel point vous avez aimé ma sœur: elle me l'a dit... Et quoique je ne sois (ju'une enfant, j'ai assez souiï<Tl et je suis assez intelli-
L'ENCHANTEMENT. ôil
nte, monsieur, pour deWner de quel sacrifice vous seriez capable pour Isabelle I... Mais non, c'est impossible, tout de même î... Vous ne pouvez pas aller, même à cause d'elle, jusqu'à vous charger de moi, et vous traîneriez un bien pauvre pelitpaquel !... Merci... Je n'ai
soin d'aucun .secours... Je m'en tirerai toute seule!
PIERRE
Ah, mais ! savez-vous que vous ùies très chic, décidément!... Vous avez raison, je lançais à tout hasard cette bouée de sauvetage, oh ! sans bien y croire, à l'aveuglette, el pour voir ce que vous en diriez... mais vous avez raison, malgré ce qu'aurait de tentant l'idée paradoxale de nous unir tous deux pour leur seul bonheur, nous ne le pouvons pasi...
JE.\NMNE.
C'est bien tout de môme d'y avoir songé !
PIERRE
Oui cesl bien, parbleu, oui, c'est très bien!... Voilà .0 qu'il faut se dire I... Etje suis très contentde nous!... Ah! mais par exemple, ce qui est fort possible, ce que j'exige, c'est qu'après nous être connus el rapprochés comme nous venons de le faire, nous ne nous quittions pas comme cela!... Ah! mais non!... Vous m'intéressez diablement, .savez-vous!... Il faut que nous devenions une bonne paire d'amis... dites, vous voulez?... Madame Heiman, c'est bien sec! même en voyage... Vous avez besoin d'un meilleur confident... Attendez, attendez un peu, vous allez voir! C est moi qui vais me charger de votre éducation !... Promettez-moi d'abord qu'on
crira, tous les deux?... Ce sera très gentil, très tournant!... On parlera d'eux, on se dira leur bonheur... leur gloire... comme de vieux invalides qui n'en veulent pas à leurs généraux de s'être lait casser la lêle pour eux!... Ah! vous verrez, à nous deux comine on se
inprendra!... Ils ne savent pas quels êtres charmants M aïs sommes... Les imbéciles!... N'est-ce pas que je
suis sympalliique?... Tope-là! Alors, vous voulez bien
(\o moi fonimf <'-iiiin?'ade'?
JEANN?NE.
Oh! oui. monsieur!
PIERRE
J'emporte votre petite amitié, comme une jolie fleur, née des ruines, jeunes pour vous, vieilles pour moi, de nos deux douleurs... née de tout l'amour qu'ils n'auront pas compris!... L'élan précipité de ce grand toqué doit vous elîaroucher un peu, mais je ne veux pas m'en aller sans que nous ayons conclu une vraie alliance, dans le mystère de cette belle et triste soirée, dont nous garderons le souvenir, et... Allons, voilà que je m'exprime encore en style vieux monsieur... je déraille... c'est désolant !
.lEANNINE.
Vous êtes très gentil ! . . . Mais quel ennui tout de môme
de n'avoir pas de chance!...
{Un gros soupir.)
PIERRE
A qui le dites- vous! Alors, je peux compter sur vous?
JEANNINE
De grand cœur!
Le pacte est conclu?... .le suis ravi... Et qu'allezvous faire, ma nouvelle petite amie?
JEANNINE
Je vais parler comme une grande personne... Il faut que je sois bien raisonnable maintenant... Rappelez ma sœur, voulez-vous?... Et merci...
{Elle lui serre la main. — Pierre m a la ponf ne droite.)
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