‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 27 sur 126 · SCE.NE VIII GENEVIÈVE, FÉLIX · texte numérisé non relu

SCE.NE VIII GENEVIÈVE, FÉLIX

GExNEVIÈVE.

Adieu, mon ami.

FÉLIX

Comment, adieu?

GENEVIÈVE, souriant.

A.iM u... Vous ne me reverrez plus peut-être de longtemps.

FÉLIX

Que voulez-vous dire?

GENEVIÈVE

l-uiu luujuurs, je quitte André et cette maison... Je suis contente que vous soyez venu...

FÉLIX

Ah: va. voyons, qu'est-ce que cette histoire?... Ce n'est pas vrai ?

GO'EVlicVE.

Si vrai que mes malles sont prêtes... Félicie les termine là-haut, sans qu'André s'en doute le moins du monde, car André ignore mon départ, bien entendu... l dans deux heures, je serai partie.

FÉLIX, suffoque.

Mais enfin, on ne prend pas des résolutions pareilles

-an- ..

lOG LE iMASgUE.

GENEYiÈvn, f interrompant.

Il y a huit jours que j'arrange mon départ cl un mois au moins que je lai décidé.

Oh! que je n'aime pas cela... que je n'aime pas cela !... On eût dit que je pressentais quelque chose, en venant. Je me rappelais la tête que vous vous faisiez, la dernière fois, et je me disais, en marchant : « J'aimerais mieux recevoir vingt-cinq gifles que de les trouver se disputant »... Et je les comptais les gifles, à chaque arbre... pan ! pan!.., Geneviève? Ce n'est pas .sérieux ?

GENEVIÈVi;.

Oh ! à n'y pas revenir!... Je ne i aune plus, inutile d'insister, mon bon Félix... ce n'est pas un coup de tête, un défi... je pars parce que je le veux, parce que j'en ai assez. J'ai trop souffert. Ce que j'ai souffert, mon Dieu, ce que j'ai souffert!... En ai-je subi des ignominies !... Je crois avoir fait et supporté tout ce que l'on peut humainement. A la longue, mon affection pour lui s'est usée... et maintenant, je veux me sauver. J'ai bien le droit de penser à moi !... Je ne veux pas mourir, vous comprenez?... Il n'est que temps de me refaire une petite vie à moi... que temps ! J'ai trente-cinq ans, je suis encore jeune et j'ai de la fortune... Cela représente encore dix ans de possible... Ah! non, non, non!... si je ne pars pas en cette minute, je suis perdue ! Sa vie n'est et ne peut être qu'une chaîne interminable de femmes et d'aventures; à chaque chaînon, j'ai espéré... Hélas! pas môme une interruption !... Aujourd'hui, le chaînon qui se prépare, c'est la petite Darlier...

FÉLIX

Bah !

GENEVIÈVE

Oui, la petite Gysèle, je le sais... Un chaînon durable... L'occasion est excellente pour moi, de m'en aller au plus vite, au plus vite, Félix !... ou sans quoi, c'est

la perspective de la décrépitude irréparable. Nous deviendrons irrémédiablement vieux et sans joie... il se teindra la moustache tandis que je maquillerai la trace

le mes soucis... nous aurons une de ces affreuses vieillesses d'artistes... je ne connais rien de plus laid... comme ces vieux couples sacrilèges que Ton se montre

lu doigt et qui sentent l'amour et la mort... beuh ! la -alct!'' !. . Au plus vite, au plus vile, Félix !

m':li.\.

Kétlcchissez, rélléchissez, Geneviève !

GFVP\ If VF Konriant à nouveau du m'inr nctit sourire

léger et simple Vous voyez uion qu'il n'y a pas à iiisisier... Mes malles sont faites et regardez mon calme... Et encore je viens, .1 l'instant, de m'énerver un peu... Vous ne pouvez pas ine jjlàmer de partir, voyons, vous qui me l'auriez déjà •onseillé, si vous l'aviez pu !

FÉLIX

Oh 1 moi, je ne suis pas en question !

GENEVIÈVE

1*^1 ce sera sans rémission... 11 n'y aura pas de rapprochement possible... Vous-même, pendant un certain temps, vous ne saurez pasoù jesuis... .l'emmène Netche.

FÉLIX

Mais, que va-t-il arriver ici ?

GENEVIÈVE

Ah ! Et puis approuvez ou n'approuvez pas, cela m'est bien égal!... Vous préféreriez sans doute me voir victime jusqu'au bout de mes forces, c'est possible, mais vous ne me contesterez pas le droit d'exister un peu pour mon compte, tout de même?,.. Et puisque André restera André, qu'il ny a pas d'espoir qu'il change... Oh! je ne sais pas ce que le fait de traverser la rue de là à là m'apportera de bonheur... mais peu m'importe!... Il ne saurait y avoir, momentanément, de plus grand bonheur pour moi que la délivrance...

respirer... je n'en peux plus... respirer !... Et ne disculons pas. Ce sera ainsi, parce que je le veux... là.

FÉLJX.

C'est une raison! Alors, s'il n'y a rien à faire...

GENEVIÈVE

Rien.

FKLIX.

Alors... [Gcstr iiawrc.) Mais, Ôtes-\()us .SI ^5UIT■ (jiic (;;i

de ne plus Taimer ?

GENEVIÈVE

Oui... De l'affection amicale, il y en a encore en moi... de la pitié, aussi... de l'amour, plus... Comment s'est opéré ce changement?... Lassitude, sans doute... Et cependant, je l'ai tant aimé, Félix!... Un beau malin, on se réveille délivré de ce poids... on ne sait pas... c'est fini !

FÉLIX

Eh bien, partez, partez!... Mais vous allez le rendre très malheureux.

GENEVIÈVE

Hélas ! oui, voilà la triste chose ! Malheureux, en eiïet.

^ FÉLIX

Evidemment, c'est votre droit, de partir, mais bien qu'il ne vous aime pas à passion, il sera malheureux, el peut-être éternellement... de vous sentir absente et de vous avoir fait souffrira ce point.

GENEVIÈVE, comme à elle-même et tristement.

Justement. Je suis acculée à ce dilemme : ou il faut que j'en meure, ou il faut qu'il souffre à son tour... J'ai vainement retourné ça dans ma cervelle, nuit et jour... Je n'ai trouvé qu'un moyen pour remédier à tout, et ce moyen qui allégera ses remords, je vais l'employer... Il est terrible, amer et pas fameux... au moins, il est sûr. Il faut qu'il ne puisse plus, vous entendez, jamais me regretter... jamais. Sa vie a autrement d'importance que la mienne... Il a beaucoup de talent, et je n'ai pas le droit, môme en me sauvant, de

détruire une aussi belle destinée... Dix ans je me suis ssionnée pour son bonheur! Je n'ai eu que ce but lique, je peux le dire. Il ne faut pas que tous ces iorts soient perdus. Que mon départ serve au moins quelque chose... à le délivrer tout à fait et pour de n... Sur les deux, qu'il y en ait un au moins de ivé... Ah! qu'il l'ail, son «bonheur»! Nous en ra-t-il assez encombrés, hein, de « son bonheur » ?...

Ah! Dieu, qu'il soit heureux enfin... si ça peut lui faire

plaisir !

FÉLIX

Que c'est bien, ce que vous dites là, et que vous parlez Il en femme !... Oui, mais le moyen ?

GENETVIÈVE.

Très simple... Pour la première fois, je vais faire ivre pieuse et lui mentir. Ce sera ma manière de rendre à ses idées révoltantes et si factices sur la vérité, nom de laquelle il lui est loisible de commettre toutes infamies depuis notre mariage !

FÉLIX

C'est si commode !

GENEVIÈVE

Ah ! la vérité dont il m'aura tant accablée, la vérité qui tue l'amour!... Seul le mensonge est pralique et "■loyable, le beau mensonge qui voile tout... Eh bien, là, je vais mentir pour son bonheur.

ÏÉLIS..

Comment ?

GENEVIÈVE

le vais lui faire croire, avec toutes les preuves à ;tpui, que, moi aussi, je lui ai été infidèle et que je 1 ai trompé.

FÉLIX, rrant.

Pfff!... Si c'est tout ce que vous avez trouvé, ma

'\ ro Vi/n** ' Tl uo vous croira pas.

GENEVIÈVE

ua dépend. 11 y a la manière.

110 LE MASQLTK.

FÉLIX

Jamais! Jamais!

GENEVIÈVE

Naïf!

FÉLIX, haussant les épaules.

Et quand vous réussiriez, la belle avance! Vous l'aurez rendu plus malheureux!

Oui, un temps... mais après!... Quand vous aurez réflécJii une minute, vous comprendrez mieux ce que je veux tenter. D'abord, j'aurai rendu toute réconciliation impossible... et cela j'y tiens avant tout... Il me retrouverait, on se reviendrait, fatalement, on se réconcilierait... mal, je mets de l'irréparable entre nous... S'il m'aimait, mon moyen ne vaudrait rien, car je sais que la jalousie rapproche les hommes. Ne m'aimant plus, il se contentera de me maudire, et s'il souffre un peu dans son amour-propre et ses habitudes songez aussi que, petit à petit, il se justifiera. Croyez-en sa femme... je le connais... il reprendra vite, môme en grognanl. son petit équilibre et son bon appétit... Je le délivre «le moi, qui l'embarrassais... Je délivre! Tout est là.

FÉLIX

Alors, vous consentiriez, Geneviève, fût-ce au prix même de la paix de cet homme, à rester pour toujours "souillée dans son esprit, à devenir...

GENEVIÈVE, haussant les épaules.

Oh ! la dernière des dernières, s'il ne fallait que cela pour qu'il soit heureux et pour que je m'en aille enfin me reposer dans un petit coin, quelque part, à la campagne !,..

FÉLIX

Ah ! la brute, que je le hais ! Vous êtes sublime !

GENEVIÈVE, très simple et légère.

Mais non, mais non ! Ce que je fais, au contraire, a la froideur d'un calcul... C'est de la pitié, oui, si vous voulez... et de l'intelligence. La petite bourgeoise du

LE MASQUE. lli

i>in n'agirait pas ainsi, certes, mais moi, j'ai été à une

oie plus... relevée? Je suis de la classe des grandes,

loi... Sublime? Mais c'est un calcul de femme rangée,

! élix !

[El elle sourit.) FÉLIX.

Comme vous connaissez le cœur humain !

GENEVIÈVE

Ce n'est pas le privilège exclusif des littérateurs ! Et ourtant, tout à l'heure, il m'a traitée comme une simle, avec tout le mépris possible... S'il savait ! C'est lui • naïf! {U/i grand soupir.) Ah ! si j'avais été heureuse, ion ami, j'aurais fait une femme charmante et j'aurais lé une maîtresse très habile. Hélas ! il a fallu me régner à cultiver pour moi seule l'intelligence de mon ;nour.

FÉLIX

A ce point là, bigre, c'est de l'art ! Je dirai même de art... dramatique; car c'est toute une intrigue, pareille

celles qu'il imagine, que vous allez fabriquer là... GENEVIÈVE, avec amertume.

11 m'a appris le métier. Oui, au milieu de tous ces lasques de comédie qu'il amoncelle autour de lui, ce )i-disanl apôtre de la Vérité toute nue, eh bien, je vais

mon tour en ramasser un... Je le mettrai sur mon isage pour la vie... C'est ce masque-là qui sera désormais entre nous, et il ne verra plus jamais, Félix, le eau visage qui était derrière. {Elle passe les mains sur n front.) Et maintenant, partez vite, je n'ai que le •mps...

FÉLIX

Comment allez-vous vous y prendre?

GENEVIÈVE, très rapidement.

J ai plusieurs moyens... de mauvaise comédie. Je vais 11 essayer un... le premier venu. S'il ne réussit pas, je isserai à un autre... C'est hasardeux !... Mais un iraannfir 'omme lui se laissera facilement prendre à ses

propres hameçons. J'y compte en tout cas... Disparaissez et revenez dans un quart d'heure. J'ai besoin que vous soyez là. ou cas où j'aurais réussi du premier coup.

FÉLIX

Comment le saurai-je, si je vous liouvc (.'iisemble?

GENEVIÈVE

C'est juste... Un signe.

FÉLIX

Car tout cela est très bien, mais savez-vous si cet homme, au lieu de bondir comme vous le croyez, ne va pas trouver quelque parole lamentable et douce qui vous ira jusqu'au cœur? Dès les premiers mots, vous balbutierez... et je suis bien bon de ra'inquiéter! Je vous défie de mettre votre projet à exécution. GENEVIÈVE, de la porte qu'elle tient oui'crtc, se retournant , très fermement.

Oh ! je vous jure, Félix, je vais une dernière fois juger mon amour en toute indépendance, ça va être la dernière épreuve, eh bien, je vous jure que si je distingue là {Elle montre son cœur), fût-ce à cause d'un seul cri, le moindre son qui ne soit pas celui de la pitié, — je reste.

FÉLIX

Bien. Je vais mettre un cierge à votre paroisse. Et mon signe ?

GENEVIÈVE

C'est juste... [Elle va à la cheminée.) Eh bien, tenez, cette photographie... la sienne. Après que j'aurai parlé, je la tiendrai en mains... Pendant qu'il répondra, je fermerai les yeux, comme ça, et je m'interrogerai. Si vous retrouvez la photographie, là, à sa place, sur la cheminée, c'est que quelque cho.se aura bougé en mon cœur... Au contraire, si, en entrant, vous voyez la photographie à terre... eh bien, mon cher... ce-^' ri^^f^ je l'aurai laissée tomber !

FÉLIX

Ah ! folle Geneviève ! Je trouve tout cela bien compliqué pour ma simplicité à moi... mais je souffre de

votre souffrance et j'admire, allez, cette espèce de soin testamentaire que vous prenez de lui... C'est tout de môme une très jolie et bien touchante idée!... Heureux l'homme qui l'inspire î

GENEVIÈVE

Mais je vous ai mis dans la confidence... Le silence, hein, Félix?

FÉLIX

A quoi bon me le recommander? Ne suis-je pas votre Miii plus que celui d'André? [Gravement.) Quoi qu'il irrive, et quoi que j'en pense, vous entendez, la beauté le votre pensée sera respectée, je vous le jure.

GKNEVIÈVE.

Merci. Revenez exactement. Il faut que vous soyez là... 'après. D"ici là, tout ce que je demande, moi, c'est 1;\ force... la force... car ça va être un dur moment! Elle referme la porte, réfléchit un instant.) Voyons... (Elle cmble récapituler dii'ersc.i pensées^ pui.f elle va vivement à me table, écrit quelque chose et, ensuite, ouvre une porte en .'ppelant très haut plusieurs fois : Tim !

Page 1