SCÈNE X
GENEVIÈVE. ANDRÉ, puis FÉLIX.
ANDui-,, mirant, un porte-plume dans les dents. Ça, c'est un peu fort!... Qu'est devenu le petit? Tu ne l'as pas vu ?
GENEVIÈVE
Non.
.VNDRÉ.
On me disait que tu l'as appelé à l'instant... Il ne -'St pas envolé, pourtant,
GENEVIÈVE, écrivant.
Je ne l'ai pas appelé du tout.
Ça c'est raideî... Il m'a semblé à moi aussi entendre voix... Et alors, où est-il passé? Je lui avais dit de ne
is bouger... Il verra ça!... Je lui tirerai les oreilles !..
:i bien, et l'autre? Qu'est-ce qu'il est devenu, Félix?
GENEVIÈVE
Il est parti.
ANDRÉ
Ou'esl-ce qu il a 't II boude ?
GENEVIÈVE, écrivant toujours .
Non.
ANDRÉ
Avec ça ! Je le connais... encore une lubie !... Quel le caractère il a, celui-là! Qu'est-ce que nous lui >ns fait? Tu l'as vexé, hein?... hein? Je te parle, tu •nlends pas?... Tu pourrais répondre?... Mais, ah ça! .0 se passe-t-il?... toute la maison est sens dessus desus ! Quoi?... tu n'entends plus maintenant quand on parle?...
GENEVIÈVE
Je te demande pardon... J'écris.
ANDRÉ
A qui ?
GENEVIÈVE
A Lehmann, pour sa facture.
ANDRÉ
.\h ! bien... iMais nous n'avons pas fixé le chiffre de la ludion. Ça me concerne pourtant! A combien transiges-tu ?
GENEVIÈVE, toujours dans la même position.
A huit cents francs.
ANDRÉ, bondissant.
A huit cents francs !... Mais tu es folle ! à huit cents francs !... Qu'est-ce qui te prend? Jamais de la vie, par exemple!... Nous n'avons pas les moyens de mettre huit cents francs à une saloperie qui en vaut trois cents tout au plus!... Puis, qu'esl-ceque ça fait de réduction? Deux louis ou trois?... Je crois que tu perds la tête, ma parole ! D'abord, c'était à moi d'écrire... Je ne sais pas ce qui t'a pris... Comment arranges-tu ça? ^lontre.
GENEVIÈVE
Je vais corriger le chiffre.
ANDRK, allongeant la main.
Fais voir... Car si tu crois qu'il s'agit seulement de lui proposer, à cet individu !... S'il refuse, je plaide... je plaide... Donno.
GENEVIÈVE
Tu... \i-u.\ \uir cette lettre?
ANDRÉ
Mais oui...
GENEVIÈVE
Écoute...
Eh bien, qu'est-ce que lu as, voyons?
GENEV1Î:VE.
Ecouliv Ini^s('-^l^i la finir.
.VNDRÉ.
QuoiV... Allons, allons, pourquoi ne veux-tu pas me donner cette lettre?... Qu'est ce que ça veut dire?... Voyons... maintenant c'est moi qui exige que tu me la donnes...
[Il veut prendre la lettre, Gencviè\-€ met la main dessus.)
GENEVIÈVE
André... Je t'expliquerai...
(// //// arrache la lettre et y jette les yeux quelques secondes.)
ANDRÉ, trèx calme.
Qu'est-ce que c'est que ça? (// lit à haute voix.) « Ne
soyez plus malheureux... Je vous l'ai caché à vous
comme à tous pour ne pas vous causer, peut-être, de
joie trop prématurée... oui, je pars, mon ami... Je
quitte cette maison... A cinq heures, je ne serai plus
là... J'emmène Félicie... Attendez-moi demain mardi
où vous savez... Dieu m'est témoin que lorsque je
me suis donnée à vous, mon ami... {Georges relit la
phrase.) c'était plus par vengeance que par amour...
j'ai beaucoup souffert depuis de ma faute... mais
maintenant je suis trop meurtrie, j'ai besoin de me
réfugier auprès de votre tendresse... » {Un temps.
■clatant de rire.) Non, c'est trop bête!... C'est vraiment
trop simplet!... Il faut trouver autre chose, ma petite!
'Chercher à exciter ma jalousie avec des trucs aussi
nfantinsî Ah! ma pauvre fille, si tu crois que nous en
<)mmes encore là !...
GENEVIÈVE
Tu as raison... C'était de ma part un enfantillage ridicule... Je ne sais pas ce qui m'a passé par la tête... Rends ce bout de papier. Je suis confuse.
ANDRÉ
Cependant que veut dire : à cinq heures je ne serai lus là?... Oh ! je te demande cette explication pour te montrer à quel point l'invraisemblance était criante... Tu ne réfléchissais pas que l'on ne part pas ainsi dans la vie, sans bagages, sans... Au fait, pourtant, qu'est-ce que cette malle que j'ai vue avant notre explication de tout à l'heure, à ton palier.
GENEVIÈVI:;.
Oh! une coïncidence... voilà tout.
ANDRÉ
.Mlons, voyons, voyons... Geneviève, lu n'as jamais iienli, du moins je l'ai toujours cru ainsi. Je fais appel
la loyauté, en ce moment... Trêve de plaisanteries le mauvais goût. Jeté prie, je te somme de répondre
Jlx LE MASQUE.
en toule franchise. Qu'y a-t-il derrière cette trame cousue de fil blanc que tu me tendais?... Pourquoi ce piège?
GENEVIÈVE
Je t*expliquerai... Ne va pas croire des choses que tu pourrais croire à première vue...
[Elle se tait.) ANDRÉ.
Parle donc... Tu es toute pâle... Je ne me fâche pas, lu vois bien... Je sais qu'en te posant la question, comme je viens de le faire et dans un pareil moment, tu ne mentiras pas... Maintenant que tu es bien convaincue, je l'espère, que des manœuvres de ce genre pour raviver mon amour par la jalousie seraient d'abord absurdes et dangereuses ensuite pour toi-même... parle. [Elle laisse tomber la tête dans ses mains.)
GENEVIÈVE, se dressant brusqncment.
Ah ! pourquoi mentir plus longtemps, puisque dans une heure tu l'aurais su?... Eh bien, oui, oui, c'est vrai, j'en ai assez... je pars, je m'en vais.
ANDRÉ
Je ne te demande pas si tu pars ou si tu restes... ce n'est pas ça... Je te demande si tu oserais, après ce que je viens de te dire, soutenir la véracité de cette phrase : « Dieu m'est témoin que quand je me suis donnée à vous... »
GENEVIÈVE
Aitdi(' !.. je ne suis pas coupable !
ANDRÉ
Mais réponds donc !... Ces faux-fuyants ne sont plus de situation!... Il faut bien que je l'interroge, puisque tu m'as rais dans celle obligation stupide... Certes, je n'ignore pas que les aberrations des femmes jalouseles poussent parfois aux pires extrémités... tout e possible dans la vie !... Mais de la part pourtant... de ta part !...
La I
GENEVIÈVE, hésitant, cherchant les mois, avec une expression atroce.
C'est à toi la faute si j'ai perdu la tôle, André...
ANDRÉ
Tu mens!... je vois bien que tu mens! Je suis bien !>on de donner dans ces panneaux!...
GENEVIÈVE
Oh! je pourrais mentir... mais je ne le ferai pas...
n ai assez ! J'aime mieux qu'il en soit ainsi, après tout.
Il ! je prévois la gravité de ce qui va se passer... après
I veu que je vais te faire nous ne devrons plus nous 1 l'voir... mais qu'importe ! [Elle se redresse avec courage.) ' Mii, André, c'est vrai... La lettre que tu as surprise
-^ait vrai... Dans un moment de détresse, un jour, je
liélé infidèle... depuis j'ai vécu dans le remords, mais
-jourd'hui je reconquiers ma liberté...
ANDRÉ
Des preuves !
GErCEVîÈVE.
Des preuves?... A quoi bon? Ne sens-tu pas que je
(lis toute la triste vérité... Puisque je pars, à quel mobile
'éirais-je en te leurrant de la sorte? Je n'aurais pas la
lie folie que tu me supposes, de vouloir te reprendre \>;\Y des moyens aussi bas.
ANDRÉ
Tu pourrais vouloir le venger.
GENEVIÈVE
Dieu !... me venaei' !... 11 est bien fini ce temps-là !...
ANDRÉ
-Mais prouve... prouve, alors...
GENEVIÈVE
Va voir dans ma chambre. Tiens, j'entends qu'on sccnd mes malles dans l'escalier .. Félicie reste à on service... Elle doit être prête...
[Jndré va à la porte, l'ouvre, regarde cl revient.) ANDRÉ, le poing levé'.
Gueuse !
GENEVIÈVE
Je ne suis guère coupable, après tout... André, si lu .savais !... des mois de rage, de souflrances !... ne me Irompais-tu pas, toi, abominablement? Je soutirais trop... je me disais : moi aussi, j'ai le droit... Et alors, un jour que tu m'avais rudoyé... la vieille histoire... alors... {Étouffant.) Tu vois bien que je ne peux pas parler, les mots m'étranglent... épargne-moi !
[Elle retombe siir une chaise. Elle est livide.)
ANDRÉ, éclatant. Ah! c'est propre !... Hypocrite! Hypocrite!
GENEVIÈVE, rassemblant ses forces.
Et c'est cette faute en grande partie qui m'a aidée à supporter avec résignation tout ce que tu me faisais.
ANDRÉ, lui saisissant les poignets.
Le nom?... le nom de l'homme... le nom? [Silence.) Tu hésites !...
GENEVIÈVE
Je ne puis plus te le dire.
ANDRÉ
Ah! c'est juste!... « J'ai besoin de me réfugier auprès de votre tendresse... » Va, garde ton vil secret... tu peux l'emporter... Pars, pars, quitte cette maison [Douloureusement), mais pars tout de suite... que je ne te revoie plus, va-t'en, va-t'en !
(Geneviève, réellement éperdue, fait un pas vers lui, comme si elle allait se jeter à son cou.)
GENEVIÈVE, criant.
André!... Ce n'...
ANDRÉ, L'interrompant brusquement avec un rire. Oh! je sais bien ce que tu le dis : il n'y a qu'une minute il criait : « Tout le monde a le droit!... »
GENEVIÈVE
Non, non... Écoute donc!...
ANDRÉ, /Mrlant sur elle.
... c Et voilà, maintenant qu'il s'agit de moi, ce n'est pas la même chose!... »
André!... Puisque...
ANDRÉ, criant à tue-téte.
Oui, lu avais le droif, tu avais le droit commun!... Ce n'est pas la trahison qui m'écœure et me révolte... Tu avais le droit !... Ça? mais je m'en fiche, c'est bien -impie... je m'en fiche !... tu dois bien le voir à mon '.aime!... (// la repousse avec fureur. Le tumulte de leurs rleux voix mcle'es s'apaise brusquement . André continue seul. Il arpente la pièce en gesticulant.) Non, ce qui m'écœure, c'est le mensonge... cela seulement!... Ah! le voilà bien le résultat de ton beau mensonge, hein?... Quelle infamie!... Tu as caché cela avec toutes les hypocrisies, peut-être pendant des mois, je n'en sais rien, des années!... comme la dernière des coquines, comme une pauvre fille méprisable que tu es. Et, c'est inimaginable, tu avais l'aplomb de me reprocher tout à l'heure, doucement, plaintivement et dans quels termes, le...
S' interrompant.) Ah ! quelle atmosphère hideuse tu accumulais autour de nous! {Geneviève., peu à peu, s'est reprise. Elle est accoudée à la cheminée. Elle a maintenant
n mains la photographie. Elle écoute. On peut suivre sur son .isage toutes les phases d'une lutte inle'ricure.) Heureusement tout s'arrange... Si lu croyais me faire quelque 'hose en t'en allant! Pars, pars, ce n'est pas toi qui me |uittes, c'est moi qui le chasse. Je vais donc pouvoir
nfin vivre sans ton fardeau ! . . . sans Ion ennui !. . . Veux-tu
ivi.ir' TVmi ni n^.'^ov rl(> nous jusqu'à l'écœurement.
(//.v sont visage à visage.)
GE.NEVIÈVE.
Je comprends ça !...
ANDRÉ
Regarde-moi... Notre amour, entends-tu? ce n'était plus rien! rien! rien!