SCENE XII ANDRÉ, FÉLIX
.ViN'DHÉ, qui les a regardes converser à voix basse.
Elle vient de te dire ce qui se passe?
FÉLIX, d'un air lassé à Cavance.
Non. Elle m'a dit seulement en sortant : « Il arrive «les choses. » Quelles choses?...
.ANDRÉ, changeant de ton — prenant le ton d'un homme. Ah! mon vieux, ce qui arrive?... un bouleversement ans ma vie, incroyable, in-cro-yable!... Tu m'en vois encore tout abasourdi...
FÉLIX
Quoi ?
ANDRÉ
Imagine ce que tu peux trouver de plus invraisemblable, de plus inattendu... la chose qui nous eût semblé, il y a une minute, la plus inconcevable!
FÉLIX
ANDRÉ
Geneviève me trompait.
FÉI.IX, ovec le calme le plut absolu. Ah !
ANDRÉ
Oh! je l'en prie, mon ami, je t'en prie!... Il y a des minutes où tu manques de tact, je ne sais pas si lu t'en aperçois... Je le dis : « Geneviève me trompait » et tu me réponds : « Ah! »... comme si je t'apprenais que nous changeons de cuisinière... Ça n'a pas autrement d'importance, mais dans la circonstance, tu comprends, c'est un peu agaçant...
FÉLIX
Je te demande pardon. Je tâcherai à l'avenir de...
Oui, ça n'a aucune importance... {Reprenant.) Croistu?... elle me trompait! "Tout, je me serais attendu à tout... mais pas b. celle-là! A ce point que j'ai cru tout d'abord à une répartie enfantine... mais il est impossible de douter. Elle ne s'est pas accusée : je l'ai surprise. Elle ne s'est pas vantée : elle a larmoyé... Et puis, quoi, elle s'en va!... Voilà! Elle s'en va!... Hein? Avais-je raison de ne pas me mettre martel en lêle?... On eût dit que je pressentais l'avenir et qu'il ne fallait pas m'inquiéter autrement d'elle!... Et elle a refusé de me nommer... l'autre, le partenaire.
FÉLIX
Ah! elle a refusé...
ANDRÉ
Naturellement. J'ai eu la révélation subite, en une seconde... du fait brutal... c'est tout... Je n'en sais pas plusque toimainlenanl... Avecqui? hein?... avec qui?...
FÉLIX
Oui, avec qui?...
LE MASQUE. liij
[ Leurs yt'u.r .%c rencontrent tout à coup. Le regard se prolonge. Félix fuit un mouvement brusque, un haut-lecorps véhément.^
ANDRÉ, lui mettant la main sur t épaule en souriant. Ah! permets... es-tu fou? Je ne te soupçonne pas... je le prie même de ne pas te défendre... Non... seulement, je m'interroge... Ton défaut de surprise à l'instant... ton attitude... gênée (-Vo«('<?flM mouvement de Félix), mais oui, gcnée... ces paroles échangées à voix basse... cette lettre après ton brusque départ...
FÉLIX
Oh! arrête-loi!... Tu ne peux pas te douter à quel point cette scène va être ridicule!... Arrête-toi...
ANDRÉ
Tu es fou? Est-ce que j'en doute?... Non... seulement il suffit qu'une minute, une seule, tu comprends? ce soupçon soit admissible, pour qu'il empoisonne à jamais notre amitié et nos relations... Un tel soupçon serait en effet ridicule, intolérable, grotesque. ..Et dans l'impossibilité où nous sommes actuellement, toi d'une justification, moi d'une preuve... il vaut mieux remettre à plus tard le plaisir de nous revoir.
FÉLIX
Je te répète, André, que lues insane en ce moment!...
.VNDRÉ.
Écoule... je suis à un grand moment de ma vie, un moment décisif et terrible... où il faut d'un coup net que je sépare le passé de l'avenir... Je n'ai le loisir ni de m'attarder, ni de réfléchir, si je veux me sauver... et je me sauverai... Avec celle femme s'en va toute une moitié de ma vie que je ne connais déjà plus. Demain je mcltrai de l'ordre dans tous ces événements, je réfléchirai, je m'amenderai, mais aujourd'hui, il faut faire maison nette... Je te demande pardon, mais que ce qui appartient au passé soit au pa.ssé!... A quelque lilre que lu en fasses partie, confident ou... autre, je sens
que nous devons nous séparer... Aussi bien notre amitié n'avait plus aucun rapport avec ce qu'elle fut autrefois... elle n'avait plus qu'un lien : ma femme...
FÉLIX, éclatant.
Mais, imbécile, imbécile, est-ce que tu ne vois pas que...
Que?
FÉLIX, S arrêtant, puis haussant les épaules. Un silence.
Rien. . Comme tu voudras, après tout! Tu as raison, pas d'explications. Il vaut mieux nous séparer, sans plus...
(// va prendre son chapeau.)
ANDRÉ
Crois-tu que je ne sache pas qu'il y a près de deux ans que lu es amoureux de Geneviève !
FÉLIX, les poings serrés.
Oh! assez, s'il le plaît!... Eh bien oui, j'étais amoureux de ta femme, oui, c'est possible, après tout... c'est possible que je l'aime !... Mais sais-tu comment?... sais-tu depuis quand?... Il y avait des mois que tu la trompais bêtement avec une actrice... tu rendais malheureuse à plaisir cette pauvre petite femme et je la voyais silencieuse et souriante, au point que je me demandais par quelle grâce elle ignorait encore ta conduite, lorsqu'un soir, vers minuit, je la ramenais en voiture, je ne me rappelle plus d'où, mais tu venais à coup sur do faire encore quelque chose de pas 1res glo rieux, et nous gardions tous deux une contrainte pénible. Dans un mouvement qu'elle fit vers la portière, sa fôte passant probablement au-dessus de moi, je sentis tout à coup sur ma main comme une goutte de pluie... Une larme venait de tomber. Elle était chaude, je me souviens, elle glissa en refroidi.ssant le long de mon poignet... Oh! le trajet de cette larme, j'en garderai toute ma vie le contact!... Ce qu'elle disait, cette larme,
LE MASQUE. l'i?
ce qu'elle disait!... Et ne sachant pas que je l'avais reçue, cette femme continuait de rire et de parler, comme si cela ne la gênait pas... et comme si elle eût pu en verser mille de la sorte, sans que ça la dérangeât autrement... Et j'eus la sensation très nette que tous les jours elle attendait l'obscurité pour pleurer... Depuis cette minute, je l'ai aimé'^ oui, d'un seul élan de pitié qui fait que je ne crains pas, tu vois, d'avoir les yeux mouillés en t'en parlant et que sous tes yeux à toi, mon cher, je ne m'en excuse pas — je m'en vante!... Et là-dessus, je crois qu'on peut se quitter.
/// met brusquement son chapeau et remonte.] ANDRÉ, sans se retourner.
Je te le répète pour la justification de ce que je fais, en rompant avec toi je romps avec tout un passé... FÉLIX, de loin.
Mais oui, mais oui. ne te donne donc pas la peine. Bonsoir.
(// sort.)