‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 50 sur 126 · SCÈNE XI FÉLIX et GENEVIÈVE, seuls · texte numérisé non relu

SCÈNE XI FÉLIX et GENEVIÈVE, seuls

Voilà. Ça va être gentil tout plein... n'est-ce pas? Asseyez- vous...

FÉLIX

Un petit coin intime...

GENEVIÈVE

Éloignez donc ce grand lustre... que ce soit plus intime encore... Auparavant, allumez les lampes delà table... Là... Elles seront bien suffisantes...

FÉLIX

Oui, ce sera très bien... Où est l'allumage?

(// cherche. )

GENEVIÈVE

Dessous, à portée de votre main...

(// tourne le bouton électrique sous la table. Il ne reste dans la pièce que la lueur des petits abat-Jour sur la nappe. Le garçon entre et dépose les plats).

GENEVIÈVE

C'est cela, garçon, posez le tout en une fois... et laissez-nous... ne revenez plus.

FÉLIX, riant.

Il va croire à un repas confidentiel, ce garçon...

GENEVIÈVE

Un dîner d'amoureux... C'est un peu ça, justement... Félix, j'ai une chose grave, nouvelle, à vous apprendre...

FÉLIX

Sérieuse?

LE MASOUE. 163

GENEVIÈVE

Ça dépend... J'ai beaucoup réfléchi eu votre absence... i jai senti, parfaitement senti, que je vous aimais... nais d'amour, damour.

FÉLIX

Comme ça, subitement?... Geneviève, ne plaisantez

pas, je vous en supplie, ce ne sont point des facéties à

faire... Mon bonheur est déjà très suffisant. Je m'en

ontente... Oui, vous m'aime?... mais d'une bonne

losse affection, avec deux grosses joue^ rebondies...

GENEVIÈVE

Pas le moins du monde. C'est de l'amour, du vrai,

uelque chose de nouveau, dintime, de sensuel... j'en

c^uis sûre... J'ai de la difficulté à vous le dire, un peu,

mais je léprouve... Mon bon Félix, je vous aime...

Voilà...

FÉLIX

Pourquoi le dites-vous en pleurant?

GENEVIÈVE

Ne faites pas attention. C'est l'émotion... Je vous aime... Je m'habitue à le dire... En vérité j'ai la tête qui tourne un peu. Est-ce ce beau pays, l'effet d'un veuvage déjà ancien... dame, on est femme!... l'odeur de la mer, le parfum des oeillets coupés... des tubéreuses... les Iziganes... l'ensorcellement banal des lumières sur le fond bleu des vagues... mais je pensais avec hâte à votre retour. J'escomptais ce rapprochement... je rêvais des choses folles? que sais-je?... J'attachais une sorte d'importance superstitieuse à cette nuit de retour. Est-ce béte?... Je suis troublée, heureuse, énervée...

FÉLIX

Geneviève, est-ce possible? Non, arrêtez- vous... vous voulez m'éprouver, vous moquer de moi... C'est encore du jésuitisme laïc, ça?

GEXEVIÈVl

QuelKi 'preuve faut-il vous donner? Ma chambre sera uverle, ce soir.

FÉLIX

Hein?... >'ous ne vous jouez pas demoi?... Aht cette chance-là, par exemple, cette chance!... Et vous me dites cette petite phrase-là sans préparation, en grignotant un sandwich !... Moi, il me semble que la terre va s'arrêter de tourner, tout simplement! Geneviève, répétez encore, pourvoir...

GENEVIÈVE

Ma chambre sera ouverte cette nuit. Eh bien, quoi?

FÉLIX

C'est qu'elle le répète encore, avec ses lèvres adorables !... Et cette promesse, cette ofl're de vous, si simple, faite, à mi-voix, entre deux portes, dans le va-et-vient d'un hôtel, mais c'est plus divin à entendre que tout ce qu'on peut imaginer!... Le mariage, cela me paraissait beau, loin, vague ; je n'osais pas préciser. Et puis tout d'un coup, sans transition, à l'avance, c'est vous qui vous ofiVez !... Mais vous ne vous doutez pas de ce que vous exaucez... Vous ne saviez pas!... Vous croyiez que je vous chérissais en bon toutou... que j'étais le Félix sentimental, le Félix banal si répandu, si indispensable à tout ménage qui se respecte au vingtième siècle. Ah î quelle erreur, mon amie!... Maintenant je peux bien le dire pour la première l'ois, je vous ai désirée lollemenl, passionnément, sensuellement, j'ai souffert (If vfilic rrnim, (]o votre chair...

GENEVIÈVE

Taisez-vous, taisez-vous ! mon Dieu !

FÉLIX

Goulûment... tout à fait. Je n'aurais jamais osé vous le laisser comprendre avant ces paroles bénies que vous venez de prononcer. Vous n'avez jamais pu sentir mon désir vous effleurer, avouez-le? Pourtant par moments, ma parole! c'était tragique... Que de fois j'ai failli vous saisir au passage, avec une fringale de pauvre!... Pourquoi retirez-vous votre bras?...

LE MASgUE. 165

GENEVIÈVE

Moi?... Je ne le retire pas... Vous vous trompez.

FÉLIX

Geneviève 1

GEΫrEVlME.

Mon ami ?

FÉLIX, la fixant attentivement, tout à coup avec épouvante.

I Regardez-moi... Ah! elle ment! Elle mentait, la misérable! Je le savais bien!... Pourquoi venez-vous de commettre cette cruauté? Que venez-vous de me faire •avouer!

Mais ^non, je ne mens pas... Quelle idée! Je vous ' assure...

FÉLIX

Allonsdouc! mon désir vous dégoûte... On ne se mé- [ prend pas à cela !... J'ai senti le geste... Mais alors, qui I vous poussait à ce jeu cruel ? A quel motif avez-vous ^ obéi? Il y en a un. Lequel? Vous n'êtes pas si atroce!...

GENEVIÈVE

[ Comment vous convaincre! Ah! prenez-moi donc,

sans phrases, sans scrupules, puisque je vous dis que

suis à vous... Que vous faut-il de plus? On ne de-

ande rien à une femme qui se donne, mon cher...

•n. pas même la raison de ses larmes.

FÉLIX

\ ous ne pouvez pa» retenir votre désespoir!

i.ENEViÈVE, a\.'ec un tressaut, après avoir porté ses regards à gauche, vers le liall tT entrée.

Ne levez pas la tête, ne vous retournez pas... Il est 5 là... il entre dans le hall... Je ne sais s'il nous a vus... •ni. il nous a vus... Mon Dieu ! Félix... il vient...

FÉLIX

Je vous vois trembler maintenant d'une aulre émotion... J'aime mieux cela. Ça soulage...

GENEVIÈVE

OIH de grâce, n'ayons l'air de rien! Faisons semblant ne ne pas l'avoir aperçu... Peut-être ne nous remart|uera-l-il pas... peut-être ne passera-t-il pas par ici. Donnez-moi ce verre... ayons l'air de rire... merci... Ah ! Félix, d'un grand élan, de tout mon cœur, de tout mon désespoir, je vous aime, je vous aime, je vous aime ! Il faut que vous m'emportiez dans vos bras tout de suite, n'est-ce pas"? loin, loin... à jamais... Emmenezmoi. Je suis à vous. Prenez, prenez mes lèvres... Je suis votre femme, votre chose...

FÉLIX

Geneviève, vous êtes folle î... Il est là... il nous voit du hall... il vient à nous. Redressez-vous...

GENEVIÈVE

Eh bien, quoi! n'êtes-vous pas mon amant? Je mets mes bras autour de votre cou. Rien n'est plus naturel que je mette mes bras autour du cou de mon amant... n'est-ce pas?..

FÉLIX

Oue faites-vous ?

[Eperdumenf, en sentant approcher les pas d' André Demioulle, elle s'accroche au cou de Fe'lix dans une pose nonchalante et pâmée de maîtresse accoutumée, comme pour donner à f homme qui s'avance et va passer un change suprême. Et ce faisant, avec C expression la plus douloureuse du monde, elle essaye de rire bruyamment et de paraître naturelle. Elle serre en tremblant les épaules de Félix qu'elle empêche de bouger cl elle a ses lèvres tout proches de son cou. — Félix qui entend, sans se retourner, le pas d'André, la regarde faire avec terreur et stupeur à la fois.\

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