ANDRÉ, GENEVIÈVE
[André et Geneviève restent seuls, sans sortir encore de leur silence. Jndre', le premier, timidement, avec une gène affreuse, ose élever la voir.)
ANDRÉ
Il a dit la vérité, n'est-ce pas ?
GENEVIÈVE, sans se retourner.
Eh bien, après?... Ah !
[Elle fait un geste vague de lassitude.) ANDRÉ, allant à elle, d'un grand élan. Ma pauvre petite Viève î
GENEVIÈVE
Oublie ce que tu viens d'entendre... Va-t'en... Tu sais bien que nous ne pouvons pas être heureux ensemble... Laisse-moi vieillir toute seule... J'en ai tant besoin... Oh! va- t'en!...
ANDRÉ
Geneviève! Geneviève! Quelle honte pour moi si ce que j'entrevois est vrai... J'hésite encore à comprendre. Parle. Quel but poursuivais-tu? Il me semble deviner
quelque chose de si louchanl que j'ose à peine y croire... Ah ! éclaire-moi je t'eu supplie !
GENEVIÈVE
Eh I ne saisis-tu pas, malheureux! Je voulais l'irréparable entre nous et puis, à tant faire, je voulais que tu me haïsses au moins, puisque tu ne pouvais pas
limer! J'ai voulu te délivrer de moi pour de bon... J'ai
:lu te voir, de loin, heureux avec d'autres femmes...
enir ce que tu souhaitais d'être, plus célèbre, plus jv aie, libre enfin, même de mon souvenir... grâce à cinq petites minutes de mensonge, grâce à la poignée de sable que je t'avais jetée dans les yeux... Hélas! moi qui ai tant mendié en vain de toi un peu de ce mensonge, le mensonge divin de l'amour, si nécessaire, <iiii fait que je me teignais les cheveux depuis déjà plus
•inq ans pour que tu ne les visses pas blanchir... Ce (iue je voulais? Il le demande? L'oubli pour toi, la paix pour moi!... Et maintenant tout est fini, raté... Malheureux ! pourquoi as-tu passé cette porte ?
Tu as fait cela, toi. toi! Depuis quelque temps, le soupçon m'en était bien venu, à vrai dire, mais... mais je croyais trop à l'égoïsme des femmes, parbleu !
GENEVIÈVE
VA maintenant que tu sais tout, va-l'en... aie ce courage... Je suis sans force, moi. j'ai tout usé... à toi de savoir te conduire... Tu es bien convaincu que nous ne pouvons plus être heureux ensemble... Va-t'en...
.\NDRÉ.
M'en aller! Comment le pourrais-je?... Voyons!... Mets-loi à ma place... C'est à genoux que je veux vivre auprès de toi maintenant... Ah! quelle déclaration damour vaudrait les paroles que je viens d'entendre .sortir de ton cœur ! Tu as dit les mots qu'on n'entend jamais qu'à la prière du soir...
GENEVIÈVE
Mon Dieu, faites que celui que j'aime ne revienne jamais... Comme il était proche !
ANDRK.
Proche, tout proche de loi, et changé, lu verras, métamorphosé. Un homme pour lequel une femme a fait ce que lu as eu le courage de faire ne peut plus être le même... C'est évident... ne proteste pas... c'est l'évidence même...
GENEVIÈVE
Ah ! ne t'illusionne pas, André! Il y avait de l'égoïsme... J'étais si lasse!... J'allais vers l'ombre de la vieillesse, toute seule... c'était bon, c'était reposant...
Mais, moi aussi je veux vieillir, je m'engage à vieillir...
GENEVIÈVE
La Uberté ne lâche pas ainsi ceux qu'elle a tenus toute leur vie !... Tu sais bien que tu ne peux pas m'aimer mon pauvre garçon !
ANDRÉ
J'ai quarante ans ! Je ne les avouais pas... C'a été la cause de tout ! Et j'en aurai si vite cinquante !
GENEVIÈVE
De quoi souffrir une éternité.
ANDRÉ
Nous verrons bien ! Et d'abord tout de suite je vais te donner la preuve de ce que j'avance... Je romprai dès demain malin, avec cette petite Dartier, nettement, sans tergiverser... Certes, elle va beaucoup souffrir, celle enfant... Tu ne te doutes pas à quel point elle s'était attachée à moi... Eh bien! même si ce doit êlre un coup terrible pour elle, j'aurai ce courage... GENEVIÈVE, souriant tristement.
C'est épouvantable !
ANDRÉ
Et ce n'est qu'un commencement ! Le reste me regarde... Je te dis que tu ne me connais pas!...
GENEVIÈVE
Pas encore, seigneur ! Tu m'effrayes !
Maisc'esl égal, mainlonant que j'y pense, Geneviève, — je ne le dis pas pour m'excuser, — avoue que lu as rudement bien menti, sapristi! Tu aurais eu du génie comme actrice, sais-tu bien? Il n'y avait qu'une femme pour mentir ainsi! Tu étais servie par l'espèce...
GENEVIÈVE
Ah ! tu n'as pas compris !...
ANDRÉ, V interrompant et lui prenant la ttUe.
Si, si, et ne crains pas, pauvre cher front, que je veuille diminuer le mérite que tu as eu... Sois tranquille, ton beau mensonge ne sera pas oublié... 11 restera entre nous, mais plus que comme un vieux souvenir, une relique. Nous lui ferons des visites... On lui élèvera un mausolée... Et ce sera à la façon de ces orgueilleux propriétaires qui, ayant fait bâtir une villa de plaisance au bord d'une grève d'élection, inscrivent au fronton : « La belle Idée ! »
GENEVIÈVE
Nous faisons une folie ! Ah ! tout cet effort perdu !...
.\l'.i< 'I'^ font c.'ln que rcste-t-il?
ANDRÉ
Nous, notre pauvre nous.
GENEVIÈVE
Comme avant?
ANDRÉ
Comme avant ! Il faut en prendre ton parti, que seux-tu? Je suis ta chère bonne catastrophe.
GENEVIÈVE
Tu me trahiras encore ! Ah ! la vie qui reprend !
Ce n'est pas trop tôt !... Tu ne te doutes pas, en plus de tout, de ce qu'est devenu la maison, l'appartement, depuis que lu o- i.:j!ti,> !
GENEVIÈVE
Il était temps qac je revienne enlever la poussière et remettre un peu d'ordre dans tes papiers, mon pauvre mari !
ANDRK.
Ail ! petit bout de femme, tu ne saurais croire comme je me sens devant toi honteux, soulagé et ravi... Ma seule, ma vieille et jeune amie... je te retrouve tlônc !...
GENEVIÈVE
Tout recommence ! Tant d'années !
ANURK.
Ce n'est pas sûr! Attends, tu verras... Je ferai mon possible. Je le jure. Je le jure. Crois-moi.
GENEVIÈVE
Eh bien, reprends-moi donc !... loi, ta cruauté et ton mauvais amour!... Je ne lutte plus... Fais de moi ce que tu voudras... Je le donne le reste de ma vie... Épargne-moi le plus que tu pourras, c'est tout ce que je te demande !...
(// l'etreint longuement.)
GENEVIÈVE
Prends garde, quelqu'un!... Félix, peut-être, qui revient...
ANDRÉ
Non, impossible ! (// écoute.). Ce sont les acteurs qui rentrent se coucher.
GENEVIÈVE, hochant la tcte.
Félix! celui-là ne nous pardonnera jamais... J'ai été infâme avec lui... Nous perdons notre meilleur ami.
ANDRÉ
Bah ! pour un temps, un an peut-être tout au plus... Il faudra bien, lui aussi, qu'il reprenne le licou de l'amitié... Je le défie de faire autrement... (A Gene^'iève.)
'ousse-loi dans l'ombre à droite, que les cabots ne ous voient pas, en montant l'escalier... {Ils s'effacent dans l'encoignure à droite.) Chut !
(Zes acteurs ne traversent pas la salle ; ils sont passes par le hall, mais on les voit, au fond, monter l'escalier; on les entend causer haut. Un premier groupe passe compose de deux hommes et de Boujou).
UN ACTEUn, baillant et tenant la rampe de l'escalier.
Allons, ma vieille, on va se pieuter... Tu n'en as pas soupe de Monte-Carlo?