‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 78 sur 126 · SCÈNE XVI ISABELLE, GEORGES · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI ISABELLE, GEORGES

ISABELLE

Tiens, prends cette lettre. Elle t'est adressée. Je l'ai trouvée sur sa poitrine. Lis.

GEORGES a un mouvement de surprise, puis il prend la lettre que lui tend Isabelle. On entend des bribes de phrases.

Parce que je vous voidais à moi... à moi... alors sans: rien dire... j'aurais désiré vous embrasser avant d^

mourir... ci loi, sœurette... faire du mal... très bien 'insi... tu verras... {Il laisse tomber la lettre, stupéfait. Silence. Il se rapproche timidement, avec émotion. d'Isabelle. ) Isahellf^. vous pleurez?

rson... je reste atterrée... atterrée... Oh !

GEORGES

Je vous jure que, pour ma part, j'ignorais... (GcsYf d impuissance.) Je vous demande pardon.

ISABELLE

Pourquoi prenez-vous cet air honteux, comme si vous aviez à vous excuser de quelque chose? [Le regardant.) Dieu! il s'agit bien de cela! Ma Jeannine qui voulait s'en aller! ah bien î...

GEORGES

Oh! s'en aller!... l'aurait-elle pu? Vous voyez...

ISABELLE

Avoir tout pensé, tout calculé, s'être appliqué l'âme 1 la sienne, on peut dire avoir tout prévu... pas une minute, cette chose stupide, cette insipide banalité... C'était trop simple à imaginer, évidemment!... Ah! la vie est encore trop bête pour que la raison soit bonne I quelque chose!

GEORGES

Mais aussi, que diable, qui eût pu prévoir?... [Levant

5 bras au ciel.) Ça arrive donc encore, ces choses-là? ISABELLE, continuant fiévreusement.

Ainsi, elle m'a caché cela à moi, obstinément? Mais I y réfléchir une seconde, on est épouvanté, Georges! ■ >h ! comme elle a dû souffrir ! Le drame horrible !... i;eorges, essayant de calmer le tumulte.

Peut-être a-t-elle cédé, au contraire, à une ivresse nerveuse. Elle n'a peut-être pas du tout réfléchi. A -tMze ans, on veut toujours mourir tout de suite î Elle tltribue peut-être à lamour des déceptions imaginaires. \ cet ûge, sait-on ?

'JIS L'ENCHANTEMENT.

ISABELLE

Allons donc I Regardez, précisez, C esl effrayant ! Elle a attendu, jusqu'à ce jour, que tout fût irrémédiablement consommé, que tout espoir pour elle fût bien mort? Ah! égoïstes que nous sommes! {Ai^ec passio/i.) La chérie î la chérie ! Et pour moi cela ! Comment calmer les traces de sa blessure, maintenant ? Car c'est fini... Elle a attendu jusque-là que mon bonheur fût irréparable !

[Georges se retourne brusquement.)

GEORGES

Que voulez- vous dire par là? Que vous m'eussiez sa-

critir 1

ISABELLE

H l'aurait bien fallu.

GEORGES

Ah !

ISABELLK.

Et comme elle le savait!... Mais vous, le premier, vous l'auriez trouvée juste, notre séparation?

GEORGES, arec un léger sourire.

Évidemment ! Ce n'est qu'une insignifiante question d'amour.

ISABELLE, du bout des dents.

El je vous aime pourtant, Dieu sait!

GEORGES, a l'air d^hésiler nue seconde à dire quelque chose, puis il se ravise.

Oui. Eh bien, laissez-moi vous dire que vous êtes dans un trouble fort légitime, mais toutes les hypothèses que vous feriez en ce moment sur le compte de .Jeannine, sont bien gratuites... Il ne faut pas exagérei les choses. Les douleurs d'enfant, qu'est-ce? Des qu'elle a senti qu'elle perdait pied, elle s'est raccrochée à vous. Suicide même, en l'occasion, serait un bien gros mot. Et tout cela va et vient dans ces petites cervelles, il n'y faut pas ajouter l'importance que...

LENCIlAiNTEMENï. 211)

ISABELLE, sèchement.

e n'est, en tout cas, pas à vous à le faire remarquer!... Vous restez vraiment d'un calme!... Seriez-vous inger, pour n'être pas de la famille ? C'est pour vous lie s'est tuée ! Et vous, le premier, mon cher, vous 1 il devriez au moins des paroles moins inditlérenles !

GEORGES

Aïe ! Aïe î II vaudrait peut-être mieux que nous n'en- •ns pas dans ces sortes d'appréciations... [Vivement.) a des choses plus pressées... D'abord, que faire?

ISABELLE

Il ! oui, que faire !

GEORGES

; remède, nous ne le trouverons pas ainsi en cinq utes... Mais puisqu'il est préférable de laisser Jean- ' seule un peu avec Barguier, et que nous disposons ) d'une seconde pour nous concerter, je désire que s m'indiquiez tout de suite en ce qui me concerne, If... comment dire? {Il cherche.) l'altitude que je dois - i'" <Î^'S que nous allons rentrer.

attitude! Quel mol sec! Il n'y a pas d'attitude à

ir... {Avec un grand geste.) Celle du cœur!...

GEORGES

. est un peu vague. {Sursaut d'Isabelle.) Oh ! Isabelle,

ime je sens saigner votre âme î... Elle souffre aigre-

iii'nl, ma pauvre femme! c'est bien naturel... Mais vous

\ lez, vous verrez, comme tout s'aplanira... vous en

z étonnée, j'en suis sur... Le moindre dérivatif à

idée fixe... il suffira d'un peu d'éloignement...

ISABELLE

■h! ça, êtes-vous fou? L'éloigner? Me séparer d'elle minute, maintenant? Vous ne pensez pas à ce que

s dites! C'est-à-dire que je vais être rivée à elle .simplement, moi! S'il y a seulement une porte entre nous désormais, je ne vivrai pas ! Quelle épouvante si

220 Li-..m.iiAMEM1-:M.

je ne l'avais pas, là, sous la main, tout de suite, raoïi Dieu, mon Dieu... j'aimerais mieux mourir tout i\r suite ! Ah ! c'est que je la connais î Elle est capable âa recommencer demain... L'éloigner? Quel crime! Non, non, on ne passe pas deux fois par où je viens de passer!... L'horrible petite! Elle a mis la mort entre nou.s.

GEORGES

Je disais : éloignement... comme ça... sans rien préciser...

ISABELLE, se redressant et allant droit à lui.

Voyons, Georges, au lieu de nous réunir étroitement contre le malheur, il y a au contraire entre nous, depuis tout à l'heure, comme une hostilité réelle, comme si nous avions senti tout de suite que nous allions défendre différemment notre bonheur. Nous valons mieux que cela.

GEOHGES, effondré.

Ah ! notre pauvre bonheur, parlons-en ! Quel cataclysme ! Qu'est-ce que nous allons faire maintenant? Comment sortir de là?

ISABELLE

Vous le demandez? Mais nous jeter à son secours! La guérir! La guérir; tenter cela! Et que voulezvous que nous fassions d'autre maintenant? Me séparer d'elle, une minute, du moins pour l'instant, n'y revenons plus, n'est-ce pas? Je considère le petit voyage ou la maison de santé que vous m'offrez comme une monstruosité. Quelle réponse à son abnégation ! Pour l'instant je la garde... voilà ce que je sens. Après, on verra.

GEORGES

Alors la prendre entre nous, avec nous, à Saint - Meilhan?... Non non, je ne contredis pas, notez bienî... je vous demande simplement... je m'informe.

ISABELLE

A moins que vous ne préfériez que nous nous disions adieu ?

L'ENCHANTEMENT. ^m

GEOUGES.

Merci.

ISABELLE

Ah! si jamais ce petit être se tuait pour de bon, à > cause de nous, songez quel serait le reste de notre vie!.,. Pauvre enfant désemparée! Ce qu'il faut, au mlraire, c'est ne pas l'abandonner, la calmer, tout de suite, la réconforter, pour arriver à la guérir ensuite, ' petit à petit... à lui sortir cet amour du cœur. GEORGES, arpentant le salon désespérément . La guérir, la guérir!... Songez-vous à tout ce que ! cela comporte"? Tout ce que cela veut dire ?

ISABELLE

Oui, je le comprends aussi bien que vous. Avec ' d'autres natures que les nôtres ce serait peut-être impossible... mais nous sommes trop chics, trop incapables l'un et l'autre de tomber dans les vilenies!... Vous ne doutez pas de vous, je suppose?

GEORGES, haussant les épaules.

Bien entendu. Seulement réfléchissez à In situation que cela nous crée !

ISABELL::, avec eni parlement.

Mais oui nous souflrirons, parbleu ! Tant pis ! Oui certes, une vie de soins, une lûche très, très lourde ; c'est une affaire de volonté. Et comment lui marchanderions-nous nos peines, dites, car c'est sublime ce qu'elle vient de faire là, celte petite, je ne sais pas si vous vous en rendez bien compte !... Et vrai, ce ne se- I pas la peine d'être les gens que nous sommes et ' grâce à Dieu...

GEORGES, i interrompant un peu impatienté.

)h ! vous, évidemment, je sais à quoi m'en tenir,

us m'aimez d'une façon si... supérieure! Mais moi,

je ne suis au-dessus de rien du tout, moi ! Mon devoir

est de vous ouvrir les yeux sur l'avenir... Guérir? vous

en parlez à votre aise... Y parviendrez-vous ?

l.'FLXCHANTEMENï.

Sûrement !

GEORGES

Peul-ôtre.

ISABELLE le regarde, puis avec un sourire un peu méprisant.

Mais si, Georges, mais si !... nous arriverons parfaileraenl à la délivrer de nous, petit à petit... Que voulezvous? nous apprendrons comment, à mesure... Raison, douceur, morale, que sais-je ! C'est une question de tact, de précaution infinie. Mais dès les premières paroles douces que nous lui dirons, vous verrez, son étonnement sera doux d'apprendre que l'amour c'est une chose naturelle, dont on parle, nullement offensante, et qui se traite. Elle l'a caché comme une honte. Il faut qu'elle arrive à s'en exprimer au grand jour, quotidiennement, comme de sa santé, d'une maladie naturelle, admise entre nous... Et puis lamour, ça s'use à en parler!... Je sais en tout cas, moi, qu'elle n'en mourra plus. — C'est l'essentiel, d'abord. Toutefois, pui.sque vous paraissez ne pas m'approuver...

GEOr.GES.

Voyons, vous savez bien, ma chérie, que votre volonté n'entre môme pas en discussion. Que voulez-vous que je fasse ? C'est une impasse : soit! Plus tard, plus tard seulement, je me permettrai de vous poser quelques questions... oh! absolument personnelles, d'ailleurs! elles manqueraient d'à-propos en ce moment. Jusque-là je me tiendrai dans mon coin.

ISABELLE

Non pas. Je compte au contraire beaucoup sur vous.

GEORGES

Oh! oh:

ISABELLE, frappant des doigts sur le canapé. Cessez de railler, voyons ; c'est déplacé.

Je raille, moi? Alors c'est une façon de sagesse vague

L'ENCHANTExMENT. 223

iie je cherche à opposer, comme ça... sans bien salir... un contre-poids... Et puis, je m'essaie en mOrae ..;mps déjà à une contenance... Quand je me sentirai ridicule, je m'en tirerai par l'ironie. Voilà !

(// fi>iirre rageusement les deux mains dans ses poches.)

ISABKLLE.

Ridicule î Quelle préoccupation î

GEORGF^.

Parb'eu, vous n'aurez que les belles, vous !

IS.VBELLE, avec volubilité.

Belles, oui, et je vous communiquerai de cette

beauté, Georges ! Quelle haute tûche que la nôtre ! Quel

enthousiasme à éclairer celte petite âme confuse! à...

[Georges, celte fois, perd patience.)

GEORGES

Pardon, pardon, plus je vais, plus je me persuade lie je suis un homme vulgaire, très terre à terre. J'ai esoin que nous ne nous égarions pas. Et comme il me

semble percevoir dans vos paroles un peu d'emphase,

et...

O'i ! insulter ainsi ce qu'il y a de meilleur en moi !

i.ORGES, se rapprochant, plu.': doucement .

l'ardon .si je vous ai blessée, Isabelle... je n'avais pas

îlle inlontion. Je suis là seulement pour ramener la

ludion à toute sa vulgarité... j'insiste : vulgarité... Se

lévouer, c'est bien... mais je ne voudrais pas que nous

lissions dupes d'un lyrisme un peu... en dehors de la

[uestion. Écoutez, j'aurais trop à dire, et cela ne servi-

ùt à rien! Autant lancer des cailloux dans l'infini !...

Votre fièvre est bien légitime, après tout, et je ne veux

pas être taxé d'égoYsme. Refléchissez à tout; décidez;

puis que ce soit chose entendue. Décidez de noire vie

I oranie vous le voudrez! Vous êtes libre, maîtresse de

iotrè sort... Et cola fait, je prends ma pipe, mes bou-

|uins, je me mets au travail, en pleine paix comme si de

rien n'était. Il ne faudra pas me le répéter deux fois. Vous conduirez la barque et j'attendrai, patiemment. Arrive que pourra !... soit. Ce que je vous certifie, par exemple, c'est que, quoi qu'il advienne, je ne m'en mêlerai pas ! Jeannine est votre sœur... vous la soignerez à votre guise. Moi, je ne vous suis qu'un étranger; je n'existe pas. Soyez-en bien avertie et retenez-le, je vous prie !... Je me ferai toujours une vie, d'ailleurs, et vous me donnerez de votre amour ce que vous voudrez... ce que vous pourrez. Je m'en contenterai.

(// a dit cela du ton d un homme qui lutte violemment contre lui-même, puis prend son parti. La porte s'ouvre. Madame Heiman sort sur la pointe des pieds .)

MADAME HEIMAN.

Madame !

ISABELLE

Quoi ? Ça ne va pas ?

MADAME HEIMAN.

Si, si, au contraire. Seulement, elle a une grosse crise de larmes. Je crois que vous pourriez rentrer sans inconvénient. Elle pleure, elle sanglote, elle dit qu'elle ne veut plus vous voir, madame... oh ! des mots d'enfant î

[Elles se sont rapprochées de la porte entr ouverte. Isabelle regarde avec précaution, puis dit quelques phrases à voix basse à madame Heiman qui rentre, toujours sur la pointe des pieds. Pendant ce temps, Georges s'est assis, nenu-ux, sur le bras d'un fauteuil. Isabelle descend et vient l'embrasser, les bras au cou.)

ISABELLE

Allons, votre main, Georges... et courage! Il ne faui plus rien regretter.

GEORGES, soupirant.

Je vous aimais.

ISABELLE

Vous m'aimerez. C'est notre bonheur remis à un peu plus tard, mon ami, voilà tout.

Notre bonheur ! notre baiser !... les voilà loin I

IS\BELLE, douce.

Oui sait? {Georges relève la téte.)Om, je dis : qui sait? iissez-raoi ménager l'avenir. Vrni'; '^nvez bien quelle rnme logique je suis?

GEORGES

Après tout, des êtres comme vous sont peut-être capables de miracles !

IS.VBELLE.

Allons, souriez; vous voyez bien que j'ai la force de sourire, moi. Levez la tête. Je comprends votre peine ; mais ne vous attristez plus de moi, Georges! Il fallait bien payer un bonheur trop facile.

GEORGES

C'est cher !

ISABELLE

Oui, mais lorsque nous nous retrouverons après, seuls et fiers, avec notre amour?

GEORGES se lève et re'sume la situation avec effondrement. Alors quoi? nous partons toujours à Saint-Meilhan, die nous suivra ?

ISABELLE, ferme.

Demain î

GEORGES, bêtement accable'.

y\on Dieu!... mon Dieu!... qui aurait pu prévoir... il n'y a qu'un instant ?

ISABELLE

(Vest un tort; nous aurions dû prévoir.

[Georges est debout, Isabelle va comme pour l'embrasser, mais elle lui prend la tête entre les mains et le regarde longuement dans les yeux.) GEORGES.

Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

ISABELLE

Je cherche. Je m'habitue à l'idée que c'est vous quelle aime... vous... loi... qu'elle t'aime, à en vouloir

220 LKXCHANTEMENT.

mourir... Ah ! quel est donc ce mal mystérieux e terrible, et pourquoi faut-il qu'il choisisse toujours les épaules les plus faibles ?

[La porte du hall s'ouvre à cet instant.) GEOnCES.

Tenez î

ISABELLE

Ma petite...

{■fcannine est presque portée par madame Heinian et monsieur Barguier. On la de'pose sans bruit sur un canapé. Elle est décorsete'e, elle a ses petites mains baguées sur la figure et se cache dans le dossier du canapé. Discrè'ement madame Heiman et monsieur Barguier se retirent au fond, Georges reste à distance aussi. Silence. Isabelle s' approche doucement .)

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