‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 89 sur 126 · SCÈNE IX ISABELLE, JEANNINE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX ISABELLE, JEANNINE

JEANNINE

Tu m'as appelée?

ISABELLE, à part.

Elle... Oh! elle!

JEANNINE

Qu'est-ce que tu veux ?

ISABELLE

Oui, je t'ai appelée pour que lu essayes tes chapeaux quon t'a apportés. {Elle ouvre les cartons, elle met un chapeau sur la te te de Jcannine .) Il n'est pas laid, celui-là. JEANNINE.

Fais voir l'autre. Non...

ISABELLE

Tu naimes pas le pailleté, là devant? Ça se fait beaucoup.

JEANNINE

Je préfère le grand bord.

ISABELLE

Le pailleté a du genre, tu sais... Puis, tu as raison.

JEANNINE

Et les tiens, ils ne sont pas là ?

Oh! moi... avec mon grand noir... c'est suffisant... La toilette m'est bien égale... à la campagne... je ne suis plus assez jeune, ni assez belle... Toi, c'est amusant de t'habiller, parce que c'est comme une poupée chic. .. Tu es si jolie ! Tout te va ! Regarde les chapeaux, ils te coifl'ent tous... la modiste me le disait encore hier... Alors, c'est celui-là que tu as choisi? Remet.s-le dans la boîte... [Au moment où Jcannine va sortir, elle tend vivement un porte-cigarette.) Will you hâve cigarette, miss?

JEANNINE

ISABELLE

Cerlainly.

Take.

JEANNINE

Wcll. [Elles allument leur cigarette.'^

ISABELLE, la poussant vers le canapé.

Assieds-toi là... Tuas le temps... Tiens, les allumettes. [Elle rit et la tient enlacée.) Ch'tit bout, va!... tu ne sais pas ce que ça veut dire : ch'tit bout? c'est les paysans d'ici qui disent comme ça... c'est vrai ! [Elle l'embrasse.) Je l'aime bien... Ah ! on arrivera un jour à se retrouver! Tu ne peux pas rester dans cet état de claustration morale indéfiniment. Laisse-toi aller... dis-moi tous tes secrets... comme à une amie de couvent. {Enfantin.) Si tu étais au couvent, lu aurais bien des amies, n'estce pas ?

JEANNINE, faisant tomber la cendre de sa cigarette. Mais quoi, quoi te raconter?. . . Oh ! que c'est agaçant !

ISABELLE

Tout. J'ignore tout de toi... depuis deux mois. Pourquoi ne veux-tu pas parler? Les premiers jours, tu as été exquise d'abandon... et maintenant...

Oh! que c'est agaçant !... Qu'est-ce que tu veux savoir? Tu ne seras pas plus avancée!... Lundi je l'aime, mardi je l'aime, mercredi je l'aime... et c'est toute la semaine ainsi... Qu'est-ce que tu veux, ça ne se raconte pas ce que j'éprouve! ... [Deux longues bouffées de cigarette.) Ah ! si j'écrivais mon roman... peut-être !... {Grave subitement.) Tiens, j'ai pensé à toi, justement, hier soir.

ISABELLE

Oui?

JEANNINE

J'ai commencé une narration.

ISABELLE

Une narration ?

JEANNINE

Si je la continue, je t'en montrerai peut-être des passages... ce qui pourra se monlrer. .. {Mouvement cT Isabelle.) oh ! peut-être !-.. je ne promets pas... {Eîîe laisse tomber sa cigarette.) Oui, j'ai pensé écrire certaines choses... pour... pour quand je ne serai plus là... plus tard.

[Elle hoc/ie la tête.) ISABELLE.

Ne parle donc pas ainsi!... Quelle phraséologie de mauvais goût! Tu parles comme les petites filles du Musée des familles !... [Isabelle glissant sur le canapé', tout contre Jeannine.) Tu ne veux pas me montrer ça tout de suite? Tu ne peux pas aller me le chercher?

JEANNINE, secouant la tête avec une froideur de reine. Oh ! non, non ! C'est tout à fait impossible pour le moment ! {Sile/we.)

ISABELLE, lui entourant la taille, et à voix basse. Alors, dis... tu l'aimes toujours fort?

JEANNINE prend un air de grand mystère et laisse tomber, du bout des dents, à peine.

Oui.

ISABELLE, l'embrassant tout à coup.

Ch'lit bout, va !... Est-elle gentille tout de môme!... Tu vois, qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, qu'estce que tu veux que ça me fasse!... Tu as raison de l'aimer: il le mérite... Et après?

JEANNINE

'>»ii. mais lu nie serres, tu me fais mal!... Je tassure... je voudrais bien te faire plaisir, mais je ne sais quoi le dire !

ISABELLE, les jeux brillants, le visage avide.

Ce que tu penses, ce que tu fais... vos confidences de la journée... ce que tu dis à Georges... n'importe quoi... les détails les plus insignifiants.

JEANNINE

Je cherche.

[Un sourire imperceptible passe sur ses lèvres.)

ISABELLE

Ah ! je te vois sourire... tu as^quelque chose sur les lèvres...

JEANNINE

Non!

ISABELLE, la serrant très fort contre elle. Si, dis...

JEANNINE, baissant la tête en souriant.

C'est bête !

ISABELLE

Quoi... quoi... chérie?

(^Elle attend anxieusement .1 le visage crispé, ce qui va sortir de la bouche de Jeannine. . . Le silence est immense . )

JEANNINE

J'ai fait quatre vers hier.

(^Isabellr, un instant dtsarçonne'e par cet enfantillage, ne dit rien d'abord, puis tout de suite, l'œil rebrille, la bouche se contracte.^

ISABELLE

C'est vrai ?... dis-les moi ?

JEANNINE, maniérée, se balançant.

Non!

ISABELLE

Si, dis.

JEANNINE. riant, gagnée.

Je n'oserai pas... Attends alors... je vais te les écrire... [Elle se lève, va à la table en courant.) D'abord, je ne me J

les rappelle déjà plus!

[Elle cache sa tête dans ses coudes avec un joli geste d^ enfant honteux.)

Menteuse !

[Jeannine écrit en s' appliquant et en mouillant le crayon avec sa langue. Isabelle se rapproche d'elle.)

JEANNINE

Ne me regarde pas, ça me gêne.

[Elle cache le papier sous son bras.)

L'ENCHANTEMENT. '2ô3

ISABLILLE.

e m'en vais, je m'en vais.

JkiANNiNE continue; quand elle a fini^ elle tend le papier

à Isabelle sans la regarder, par-dessus l'epaulc. . iens, prends !... (Rapidement, elle se précipite au piano, I rtugissante, et se met à tapoter de la main droite.) Tu lis ?

ISABELLE

i j ^'nicllc parcourt avidenwnt des yeujc . — Silence.)

JEANNINE, toujours de dos, de loin, sans se retourner, en tapotant.

Ne fais pas attention à Torthoc^raphe, ni à la rime, lu sais... Tu as lu?

ISABELLE, riant mal.

)ui... (Puis tout d'un coup., la voix changc'e et sifflante [ malgré elle.) Ce n'est pas méchant, c'est naïf!

{Jcaninne se lève brusquement. Elle fixe sur sa sœur un regard interrogatif et haineux.)

JEANXINE.

Je pourrais peut-être te dire des choses moins naïves, f si je voulais ! . . . Rends-moi ça. . .

ISABELLE, cachant le papier derrière son dos. Pourquoi, Jeannine?

JEANNINE

Rends-moi ça tout de suite... rends, tu te moques de moi !

ISABELLE, avec un ricanement dans la voix. Pu ne veux pas que je les montre à Georges?

JEANNINE

Rends, je te dis...

(Elle atteint le papier et le déchire en mille petits morceaux.)

ISABELLE, continuant.

( ieorges ne les connaît pas ?

JEANNINE, cramoisie de colère et de dépit.

.le ne te répondrai plus jamais, jamais !...

204 l'p:nchantement.

ISABELLE

Ils ne sont pas mal du tout, ces vers... Je n'ai pas voulu le vexer. 11 faudiait les montrer à (ieorges... 11 ne les connaît cerlainemenl pas... S'il les connaissait, il m'en aurait parlé... [Elle relève la tête avec orgueil.) Comme il me dit tout!

JEANNINE

Alors, pourquoi me le demandes-tu?

Parce que tu aurais pu les lui montrer aujourd'hui, par exemple... ou tout dernièremenl.

.lEANNINE.

Eh bien, demande-le lui donc... puisqu'il ledit loul... c'est plus simple !

{Elle se dirige vers la porte rapidement.)

ISABELLE fait un mouvement en avant.

Voyons... mignon...

JEANNINE

Si, je t'assure... moi, j'en ai assez... je m'en vais. {A 1(1 porte elle se retourne une dernière fois, gouailleuse et regardant Isabelle dans les yeux, elle lance :) Pour le reste,

si lu as besoin de renseignements... lu n'as qu'à demander à Georges !

[Et puis elle claque la porte du jardin. L' appartement en a tremble'.)

ISABELLE, seule.

Oh! j'ai été maladroite!... Oh! je m'en veux!... Elle se moque de moi mainlennut... [On entend la voix de Jectnnine qui chante très haut dans le jardin.) Allons, la voilà qui chante!... C'est clair... Je t'entends, je t'entends, va ! Voilà une chanson qui parle mieux que toutes les paroles... [Elle passe ses mains sur sa figure.) Oh ! puis... [Elle rejette la tcle en arrière, comme pour en faire tomber tout un poids.) Ah ! il y a encore de belles préoccupations! [Elle .se pre'cipite au piano ouvert et elle se met à jouer

avec fiir-i,r >!'•<: /?)^///ji- rh- Ifi li'tc ft dr\' c'nriitlrs.)

Page 1