SCÈNE JV GEORGES, VICTOR DE CHELLES
GEORGES
Tu vois cette institutrice allemande? Eh bien, elle n'osait pas entrer. Et tu ne sais pas pourquoi? Parce qu'elle a peur de moi. C'est ainsi... j'en suis sûr. Elle n'ose pas lever les yeux sur moi, de la journée, sur cet homme terrible! elle m'évite... elle a peur de tomber morte d'amour, subitement, là, raide, à mes pieds... Comme je te le dis !
VICTOR, riant.
C'est drôle.
GEORGES
Oui, c'est drôle. Et tu n'entrevois qu'une des mille ''acéties de cette situation ou sublime ou grotesque !... ■ ne suis pas encore fixé! Ceci n'est qu'un délail... i je te disais le reste!... Certes, un autre pourrait en trouver un peu excédé, en éprouver un peu de malaise. Je ne te cacherai pas même que les premiers temps ont été légèrement durs, mais, n'est-ce pas, comme on fait son bonheur on se couche? Il s'agit de -avoir le faire, voilà tout. Eh bien, oui, mon cher, je iiis l'homme le plus heureux du monde! J'ai fini par trouver une certaine saveur dans mon état; je ne suis pas éloigné d'un sadisme philosophique elTrayant... C'est une affaire d'entraînement!... Je me fais l'effet de es rois de féerie à qui les bonnes fées réservent toutes ortes de blagues. La meilleure est toujours la dernière. Is parcourent le monde, la valise à la main, dans leur >rt incertain, souriant à la gifle qui les attend, au oup de pied qui les guette. Par habitude, ce n'est plus uour eux que matière à bons mots, et ils en trouvent d'excellents, qui les satisfont pleinement. Disculeravec les puissances suprêmes, regimber, plaider, à quoi bon? Ils en savent la parfaite et merveilleuse inutilité, puisqu'elles sont femmes! Non, le sourire aux lèvres et la joue roide, ces rois voyageurs savent être commisvoyageurs avec grâce. Ainsi, je vais, alerte, au milieu des avaries, coriace, et je ne m'en tire pas trop mal. Je ne discute jamais, jamais, jamais !... J'attends toujours la prochaine bl.igue des puissances suprêmes, sans suririsé. Et, tiens, je ne serais pas autrement étonné si. Il ce moment, ma tête se couvrait d'un bonnet de oton, et si mes meubles se mettaient à danser la gigue Il me faisant les cornes !
VICTOtt.
Tudieu ! mon cher, quelle verve!
GEORGES, réprimant vite un geste.
Oli ! puis je dis ça ! c'est histoire de rire un peu, parce que j'en ai besoin, et parce que ça me fait plaisir de te voir, mais au fond de cette histoire... il y a de vraies larmes et de vrais chagrins. Je n'en perds aucun.
VICTOR
Ah ! ça voyons... Est-ce que ta femme?...
GEORGES V interrompt brusquement en lui frappant sur l'épaule.
Ahl non, non! Tout ce que tu voudras... mais pas d'expl calions... pas ça ! Je bavarde, pour me débonder. Tout ce que je réclame de loi, c'est de me montrer ta bonne grosse figure de camarade... je te l'ai dit, je ne suis pas difficile !... rien que de t'avoir vu, j'en ai pour plusieurs jours à être remonté. Mais voilà lotit!... Les explications, c'est pour les femmes... Au travail! Ainsi, pour le moment, mon travail c'est douze plaques à développer. Je vais te demander la permission d'entrer dans le cabinet noir. Tu peux rester là, d'ailleurs.
VICTOR
Mais non, je te remercie... Je vais chercher Odette à la maison, si on lit.
GEORGES, prenant l'appareil et le balançant lentement dans Cair.
Et puis, mon vieux, il y a Montaigne dans un coin... Un petit chapitre, de temps en temps, qui ne vous fait pas de mal, une bonne pipe, et l'on se dit qu'après tout il faut savoir s'arranger, et que tâcher de faire le moins de mal possible, c'est encore la vraie définition de^ce mot un peu emphatique [Un temps) mais beau tout de même {Un temps) la bonté... Parlons d'autre chose, veux-tu?
VICTOR
Je n'ai pas besoin de l'assurer que je me mets à ton enlière disposition, ne serait-ce que pour te tenir com-
,>agnie. chasser, canoter, pocher, le peu de temps que je passerai ici...
GEORGES, allant à la porte du cabinet noir. Mcrri. je connais ton amitié. Tu permets?...
VICTOR
lais. Je vais chercher Odette.
Attends donc, j'en ai pour une minute; je vais mettre 's clichés dans le bain. Je ne t'ai rien demandé de loi. Alors, ça va? lu es ici pour quelques jours?...
VICTOR
Je repars après-demain.
GEORGES
Si tôt? Elles affaires?
VICTOR
Bah! couci-couça...
GEORGES
Une seconde... Je ferme la porte. Tu as les journaux là.
VICTOR
Merci.
[Reste seul, il s'assied et prend un journal.)
L\ VOIX DE GEORGES, à travers la porte du cabinet. Alors, lu pars après-demain ?
VICTOR
Je le l'ai déjà dit.
LA VOIX DE GEORGES
t l'st dégoûtant.
ViCTOR.
' iioi?
LA VOIX DE GEORGES
Que tu partes après-demain... [Un temps.) Oh! sapristi, mon vieux, j'ai l'air d'avoir une tôle, sur cette l»hi-'o !...
29U L'f:NCHANTEMENT.