SCÈNE XI IRÈNE, LA MARQUISE. GEORGET
IRÈNE, redescendant.
De quoi parliez-vous?
GEORGET
De Balzac.
IRÈNE
Ahl Balzac!
LA MARQUISE
N'est-ce pas? il ne vieillit jamais.
IRÈNE
C'est-à-dire que je ne sais pas comment il fait I
(Georget^ dans le dos de la marquise^ esquisse. pour Irène une vive pantomime d^ impatience.)
GEORGET, gamin^ à voix basse.
Ohl la barbe 1
IRÈNE, avec un geste sec de Véventail,
Chut!... {A la marquise.) Il y a aussi Bourget... n'est-ce pas marquise ?
LA MARQUISE, d'une 9oix profonde.
Ah! nous autres femmes, il nous vilipende, mais nous Tadorons.
(Georget et Irène ont un même mcuvirmin a auniiration pour cette exclamation.)
IRÈNE, bas en riant.
Oh ! il nous vilipende !
GBORGET, même ftu.
Ma chère!...
IRÈNE, fumt.
Vous regardiez cette édition italienne... C'est en galuchat; c'est très rare.
GEORGET, précipitamment.
Examinez cette gravure-là.
(// lui pose le livre sur Us gencux.) LA MARQUISE
Je l'ai déjà vue.
GFORGET
Pas assez, pas assez... tenez... {Il se met derrière la chaise de la marquise et se penche en aoant. D'une main, il montre la gravure. De Tautre^ sans que la marquise juisss le voir^ il a atteint Irène^ toute proche^ et lui iresse longuement^ autoritairement^ la nuque et les épaules, sans que celle-ci esquisse le moindre geste de protestation, comme si elle était habituée dès longtemps à cette caresse et s'y soumettait naturellement.) Admirez Cette fineSSe...
C'est d'un burin... ah! quel burin!... c'est doux... c'est doux...
{La main de Georget si promène sur les épaules et les bras d'Irène.)
LA MARQUISE, penchée sur h livre.
Une caresse!
GEORGET
Je vous crois!
{Georget^ gamin, essiye, tout d'un coup^ d'enlever le peigne des cheveux d'Irène.)
IRÈNE, se dégageant, à voix étouffée.
Non, non 1 que c'est bête !...
GEORGET, vivement, à la marqu'.ss qui allait lever le nex.
Et puis vous voyez, là, le galuchat.
LA MARQUISE
Qu'est-ce que le galuchat, en somme?
GEORGET
En somme, oui... en somme?
IRÈNE
C'est un petit poisson.
GEORGET
Qui va dans l'eau... vert et bleu.
LA MARQUISE
Mais non, je crois que c'est un requin.
C'est un petit poisson qui est un requin... voilai
{Irène est tout à coup prise d'un fou rire^ stupide et irrés'S'.ible^ elle est obligée de s'éloigner^ en pouf" fant dans son mouchoir.)
LA MARQUISE, à Irène.
Qu'avez-vous, chère amie?
IRÈNE, de dos, au fond^ la voix étranglée.
Rien... ce n'est rien... un peu de hoquet...
GEORGET, S? mordant les lèpres, et pour détourner V attention de la marquise.
Madame de Rysbergue adore les éditions curieuses.
LA MARQUISE
Mon hôtel en est plein. Et vous?
GEORGET
Oh! moi aussi... seulement je n'y connais rien.
IRÈNE, redescendant^ calmée; à Georget, sévèrement.
Assez... assez... asseyez-vous I {Haut à Georget qui ne veut pas.) Je VOUS prie de vous asseoir, monsieur de Chambry.
{Maintenant, ils sont asss, très siges, tous les trois en rond.)
GEORGET, après un long silence.
Avez-vous remarqué comme le printemps est long à venir cet hiver?
LA MARQUISE
Ah ! les saisons sont tellement troublées, depuis quelque temps.
GEORGET, parlant très vite tout à coup et sur un ton très naturellement mondain.
C'est-à-dire qu'on ne sait plus quel est le printemps, quel est l'hiver. Je t'aime.
IRÈNE, même jeu.
N'est-ce pas? positivement? Moi aussi.
GEORGET, de plus en plus vite.
C'est à ne plus vous faire croire qu'il y a un Dieul... Disons plus rien.
IRÈNE, même jeu.
Et le printemps est si divin 1... Ça la fera... GEORGET, même jeu.
Absolument... partir.
LA MARQUISE, le sourire pâmé.
Mais le printemps n'est vraiment agréable qu'en Italie 1... {Personne ne lui répond plus. S:>n bon œil si doux s'en étonne d'abord^puis les ayant regardés^ elle dit:) Je bavarde, je bavarde... et vous retiens jusqu'à des heures indues...
IRÈNE, sans conviction.
Pas le moins du monde.
LA MARQUISE
Quelle heure peut-il bien être?
IRÈNE
Quelle heure, Georget?
GEORGET, regardant ta montre.
Onze heures et demie I
IRÈNE, à la marquite.
Il n'est que minuit trente -cinq.
LA MARQUISE, S» levant précipitamment.
Minuit trente-cinq ! c'est effrayant... J'avais commandé la voiture pour onze heures. Au revoir, monsieur. Quand vous passerez de mon côté...
GEORGET
Infiniment aimable l
LA MARQUISE, à Irène qui la conduit.
Ne me raccompagnez pas, chère amie, je vous en prie.
IRÈNE
Comment donc!
LA MARQUISE
Il est charmant» ce garçon. Et bien élevé!
{Elles sortent toutes deux. Une seconde Georget reste seul.)