ACTE DEUXIÈME S
NEKLUDOFF
Mais la pratique ne l'est pour personne. Vos tribunaux à vous sont fait* pour maintenir la société dans son état présent, et de là vient qu'ils persécutent et punissent terriblement ceux qui sont au-dessous du niveau commun... et ceux d'ailleurs qui, étant au-dessus de ce niveau, essayent d'élever la société jusqu'à eux.
IGNATY, tremblant.
Je ne puis moi, magistrat, vous laisser dire que des magistrats condamnent dos hommes supérieurs au niveau commun. . Nous condcmnons, au contraire, les gens qui sont le rebut de la société.
NEKLUDOFF
Et moi, je connais des forçats qui sont incomparablement supérieurs à leurs juges.
IGNATY, pâlissant.
Les tribunaux doivent prévenir le vice... et le corriger.
NEKLUDOFF
Quelle justice y a-t-il à s'emparer d'un homme déjà dépravé par la paresse et les mauvais exemples pour l'enfermer dans une prison où la paresse lui devient une obligation et où les mauvais exemple^ l'entourent de toutes parts?
IGNATY
Si les hommes ne redoutaient pas la prison
nous ne serions pas tranquillement assis chez nous aujourd'hui.
NEKLCDOFF
Protection illusoire!... Ces mêmes hommes que vous enfermez sortent tôt ou tard plus dépravés, plus dangereux que jamais.
IGNATY, ricanant.
A votre avis, il faudrait donc tuer tout lemonde ?
NEKLUDOFF
Ce serait cruel... mais cela aurait au moins un sens... Ce que l'on fait aujourd'hui est cruel et n'a aucun sens...
IGNATY, se levant.
Mais je fais partie, moi, de ces tribunaux dont vous parlez si inconsidérément.
NEKLUDOFF
Votre conscience vous jugera peut-être un jour... moi je me borne à signaler ce que je ne comprends pas.
IGNATY
Il y a bien des choses que vous ne comprenez pas,
En effet. Mais mon intelligence s'éveille. Et je me dis que lorsque le peuple s'éveillera à son tour et nous secouera comme les puces de sa peau, ce