‹ Théâtre Complet IIChapitre 191 sur 203 · SCENE VitnGe · texte numérisé non relu

SCENE VitnGe

GENTILLAC, se evant. — Matin! tu ne t’en es pas apercu?

FAUCONNET, brusguement. — Pfeu! Ca n’a pas d’importance!... Gentillac!...

GENTILLAC. — Quoi donc?

FAUCONNET. — Sommes-nous assez canailles, mon pauvre vieux! Sommes-nous canailles!

GENTILLAC, — Pourquoi donc ¢a?

FAUCONNET. — Ma pauvre petite femme qui me croit 4 mon conseil d’administration !

GENTILLAC. — Eh bien, dis donc, parle pour toi; moi je ne suis pas marié...

FAUCONNET, se devant. —- Oh! C’est mal!

GENTILLAC. — Alors, tu as des remords?

FAUCONNET, adossé a la cheminée, — Oui... Oui... j’en ai, mais... ca m’excite!

GENTILLAC. — Ah! alors!...

FAUCONNET. — Et puis, enfin, je ne sais qu’une chose... c’est que je suis la avec une femme adorable.

GENTILLAC. — Mon Dieu, je veux bien!

FAUCONNET. — Comment, tu veux bien, c’est-a-dire que c’est une perle, mon ami, une perle!

GENTILLAC. — Une perle qui fait la noce!

FAUCONNET. — Oui, oui, parce que je 1’ai péchée au bal de |’Opéra, naturellement, tu supposes!... Eh bien, pas du tout, je sais 4 quoi m’en tenir maintenant... En voiture, elle s’est ouverte 4 moi!...

GENTILLAC. — Ah! mes compliments!

FAUCONNET. — T’es béte!... moralement!...

Il quette la cheminée.

GENTILLAC. — Tous mes regrets!

FAUCONNET. — Non, tu ne sais pas 4 quel merle blanc nous avons affaire...

Ils gagnent la droite.

GENTILLAC. — Enfin, quoi! quoi! c’est une vierge?...

FAUCONNET. — Presque; une vierge de ]’adultere...

GENTILLAC. — I] y a un mari! Eh! 1a, prends garde, Fauconnet.

FAUCONNET. — Laisse donc, il ne me fait pas peur!

GENTILLAC. — Tu es épatant!

FAUCONNET. — Non! il est mort...

GENTILLAC. — Ah! c’est une raison}...

FAUCONNET. — Oui, c’est une veuve, mon ami, une délicieuse petite veuve! Tous les attraits de la femme mariée sans les inconvénients du mari... c’est exquis. Figure-toi que c’était la plus honnéte des épouses!...

GENTILLAC. — Qui est-ce qui te 1’a dit?

FAUCONNET. — Elle!

GENTILLAC, s’znclinant. —- Ah! alors}...

FAUCONNET, — Mais voila-t-il pas que quand cet imbécile... je parle du mari...

GENTILLAC. — Va donc! II ne t’enverra pas ses témoins.

FAUCONNET. — ...est mort, sa femme a trouvé dans ses tiroirs un paquet de lettres lédifiant sur sa fidélité relative!... Alors, tu vois ¢a d'ici: Fureur de la femme outragée!... serment de vengeance! « Ah! 11

m’a trompée, je le tromperai 4 mon tour! » iets GENTILLAC. — Je comprends, elle fait des cornes a sa mémoire!

‘FAUCONNET, — Parfaitement, et allez donc! ceil pour ceil, dent pour dent!

GENTILLAC. — C’est la veuve du Talion!

FAUCONNET. — Parfaitement!... Et je perdrais une occasion pareille?... Je trouverais une veuve qui veut faire une bétise et je ne m’y associerais pas?... Allons donc!... et d’abord je vais écrire immédiate-

ment a ma femme!

Il va & la table.

GENTILLAC. — Pourquoi faire?

FAUCONNET. — Parce que je n’ai que la permission de deux heures... je vais demander une prolongation, j’ai un prétexte tout trouvé : La débacle du Crédit hypothécaire... toute la haute banque est en l’air... Je ne sais a quelle heure finira notre séance de nuit... Je dis 4 ma femme de se coucher et de ne pas m’attendre... et le tour est joué.

GENTILLAC, — Voila!

FAUCONNET. — Ah! ca a ateiueron du bon, les catastrophes financiéres !

GENTILLAC. — Qu’est-ce que tu cherches?

FAUCONNET, gui a tiré son portefeuille. — Une carte pour écrire a ma femme! La! (// écrit.) « Chérie, notre conseil d’administration menace de se prolonger fort avant dans la nuit 4 cause du krach du Crédit hypothécaire. »

GENTILLAC, apportant un buvard quil a pris sur la cheminée, — Tiens, il y a des enveloppes, la dedans!

Il en sort deux ou trois.

FAUCONNET. — Merci! (Ecrwant.) « Ne m’attends pas, couche-to1, je ne sais pas 4 quelle heure je rentrerai. » GENTILLAC. — Ah! dis donc, tu ne sais pas qui j’ai vu tout a

Pheure? Quelqu’un que tu connais!

FAUCONNET, — Qui?

GENTILLAC. — Jules Rigolin!

FAUCONNET. — Le petit Rigolin, je crois bien que je le connais... un trés gentil garcon (écrivant) « Madame Fauconnet. » (far7lé) Je l’ai méme intéressé une ou deux fois dans les affaires...

GENTILLAC. — C’est ce qu’il m’a dit!

FAUCONNET. — II avait la manie de la spéculation, un moment; alors, qu’est-ce que tu veux, je me suis dit: Il se fera fourrer dedans par un autre..

GENTILLAC. — Autant que ce soit moi!

FAUCONNET, fout en écrivant, sans comprendre l’intention de Gentillac. — Oui}...

GENTILLAC, @ part. — Je ne le lui fais pas dire!

FAUCONNET, écrivant. — « 17, rue de Choiseul. »

GENTILLAC, haut. — Je n’ai pas osé prendre sur moi de le garder a souper avec nous... '

FAUCONNET. — Tu as eu tort... 11 fallait!...

GENTILLAC. — Le pauvre garcon n’avait rien fait retenir ici, naturellement il n’a pas trouvé ot se mettre, il est allé souper 4 la Maison a Onty.

FAUCONNET, — Mais il fallait lui dire de rester... J’aurais été enchanté!... Veux-tu que que je lui écrive un mot?... GENTILLAC. — C’est qu’il n’est pas seul... il est avec sa maitresse,

une charmante enfant!

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