‹ Théâtre Complet IIChapitre 60 sur 203 · SCENE II SOPHIE, RIBADIER, ANGELE · texte numérisé non relu

SCENE II SOPHIE, RIBADIER, ANGELE

ANGELE, entrant vivement de gauche, troisiéme plan, une tasse de café a la main. — Ah! Tiens, laisse-moi, tu m’ennuies!

RIBADIER, méme jeu, également une tasse de café ala main, — Oui, eh bien! moi, je désire que cela ne se renouvelle pas, des équipées pareilles!

ANGELE. — Tu désires vraiment!

RIBADIER, s’asseyant dans le fauteuil pres de la table. — Parfaitement! (A Sophie.) Laissez-nous, Sophie.

Il boit san café.

SOPHIE. — Oui, Monsieur; (A fart.) Oh! Oh! il y a un grain!

Elle sort a droite, deuxiéme plan.

RIBADIER. — Non, ma parole d’honneur, je crois que tu as eu un accés de folie aujourd’hui! C’est insensé, toi, une femme comme il faut, venir faire cet esclandre en plein Conseil d’ Administration!

ANGELE. — Qu’est-ce qui me prouvait que tu étais en Conseil d’Administration ?

Elle pose la tasse sur la table et va s’asseoir sur le canape.

RIBADIER, se devant. — Comment, ce qui te prouvait?... Je t’avais dit : Je vais 4 la réunion du Conseil d’Administration du Chemin de fer du Nord... C’était clair, il me semble. Mais non, ga-ne suffit pas a Madame, il faut qu’elle vienne se rendre compte par elle-méme. I] n’y avait pas cing minutes que le Président avait ouvert la séance, que, tout & coup, une trombe s’abat dans la salle du Conseil... C’était Madame, qui s’écrie au milieu de tous les membres effarés : « Ah! Ah! nous allons donc le voir, ce fameux Conseil! »

ANGELE. — Eh! bien, aprés, ils n’en sont pas morts, tous ces messieurs, je suppose.

RIBADIER, allant a elle. — Comment, mais tu t’es rendue absolu-

ment ridicule... et moi avec.

ANGELE. — Oh! Toi!

RIBADIER. — Oh! je sais bien que ¢a t’est égall... (S’asseyant a la droite de la table.) mais ga n’empéche pas que j’exige que ga ne se représente plus... En te voyant la, ma parole, je ne savais plus ot me mettre.. Et M. de Rothschild... Tu n’as pas vu la figure qu 11 faisait, M. de Rothschild?... I] ne me 1’a pas maché, va, quand tu as été partie : « Vous aurez la bonté, mon cher collégue, m’a- teil dit, d’avertir Mme Ribadier ae Vavenir, que nos réunions sont privées! » Voila ce que tu m’as attiré!.. Et qu’est-ce que tu voulais que je réponde?

ANGELE, —- Oh! naturellement, vous avez laissé marcher sur moi!

RIBADIER, se evant, — Mais non, je t’ai excusée! J’ai dit que depuis quelque temps tu donnais des signes d’aliénation mentale.

ANGELE, se levant. — Vous avez dit ¢a?

RIBADIER. — Oh! mais, j’ai assuré que le médecin me répondait de ta guérison.

ANGELE. — Charmant!

Elle remonte au-dessus de la table.

RIBADIER. — Dame! Qu’est-ce que tu aurais dit 4 ma place? ANGELE, descendant a gauche. — Ce que j’aurais dit? Mais j’aurais

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-ACTE PREMIER - SCENE II SN Ba

dit que si j’étais venue, c’est que j’étais une femme payée pour savoir ce que vaut la fidélité des hommes, Voila ce que j’aurais dit. RIBADIER, haussant les épaules. — Allons!

__ ANGELE. — Mais parfaitement... parce que je n’y ai jamais cru un instant, vous savez, 4 votre Conseil a Administration. RIBADIER. — Mais enfin, voyons,.., tu nous as bien vus, cependant. ANGELE. — Ah! je vous ai vus.. je vous ai vus 1a, entre hommes,

c’est évident... mais qu’est-ce que ¢a ‘prouve?.. ces salles d’assemblées, c’est si bien agencé, on doit étre organisé pour éviter les surprises. RIBADIER. — Oh!

ANGELE. — Qu’est-ce qui me dit aus vous n’avez pas eu le temps de faire filer les femmes?

RIBADIER. — Ma chére amie, je t’assure vraiment que le Conseil

d’Administration du Chemin de fer du Nord a autre chose & faire que de se réunir pour folichonner avec des demoiselles. ANGELE, haussant les épaules. — On vient pour causer du chemin de fer?... vous allez me faire croire ca? .

RIBADIER. — Mais dame!

ANGELE. — Allons donc! I] est fait, votre chemin de fer, il n’y a plus besoin d’en parler.

Elle remonte a la cheminée, puis elle s’assied sur le canapé, devant la cheminée. ; RIBADIER, — Non! discuter avec une femme... elles ont de ces raisonnements! (Allan a elle.) Ah ¢a! a qui en as-tu? De quel droit me soupconnes-tu? Te ai-je jamais fourni un motif de dire que je t’ai trompée ?

Il sadosse a la cheminée.

ANGELE. — Oh! toi, non, mais lui!...

Elle silicide le portrait de Robineau qui est sur la

cheminée.

RIBADIER. — Ah!... ah!... lui!... lui!... toujours ton Robineau.. Est-ce que c’est ma faute si ton premier mari t’a trompée? ANGELE. — Oh! non, c’est bien de la mienne. Si j ’avais été plus

clairvoyante... aussi est-ce pour ¢a que je prends mes précautions maintenant. Le misérable! quand on pense qu’il m’a trompée toute sa vie! ct que je n’y ai vu que du feu!... non, mais regarde-le (Kibadier s’assied a cété d’elle sur le canapé.) avec son air de se moquer de moi! (Ax gortrait.) Scélérat! M’as-tu assez tournée en ridicule!

RIBADIER, se evant. — C’est ca, prends-t’en a lui! Il gagne la drotte.

ANGELE, méme jeu. — Tu te croyais trés fort parce que tu avais une femme aveugle... Oh! mais tu ne perds rien pour attendre, va!... Ah!

tu m’as trompée! Ah! tu as eu des maitresses!

RIBADIER. — Ca!

ANGELE, se levant. — Eh! bien, moi aussi je te tromperai, moi aussi jaurai des amants!

RIBADIER. — Hein?

ANGELE, — Et tu la connaitras la peine du talion!

RIBADIER, — Eh 1a! Eh 1a! Angéle!... Eh! tu te trompes... tu oublies que tu as changé de raison sociale! I] est liquide, le numéro I.

ANGELE, au-dessus du fauteuil. — Ah! c’est vrai!... lindignation!

RIBADIER. — Oui! Eh bien! il ne faudrait pas qu ’elle allAt plus se indignation... parce que ce n’est pas lui, c’est moi que tu ferais chose!..

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et ce n’est pas une raison parce qu’il a été banqueroutier pour qu’on me ~ mette en faillite.

ANGELE, — Eh! aussi, c’est ce portrait! Chaque fois que je le regarde, je sens la colére qui me monte au cerveau. RIBADIER. — Ah! bien! envoie-le au grenier, si c’est ca!... pourquoi le gardes-tu?

Il s'assied @ droite de la table.

ANGELE. — Ah! parce qu’il est de Bonnat... si ce n’était que pour les traits de feu Robineau, va, il y a longtemps... mais un Bonnat... ‘méme de son mari, ¢a se garde, c’est décoratif !

RIBADIER, — Je ne te dis pas, mais si ton caractére doit s’en ressentir, si la paix du ménage doit en étre menacée, tiens, veux-tu que je demande a Bonnat de le retoucher... de le modifier, il en ferait un seigneur du moyen 4ge... le temps efface bien des choses! Eh! bien, ¢a Péloignera.

ANGELE. — Non, j’entends le garder comme ¢a.

RIBADIER. — Ah!

. ANGELE. — I] est bon que je conserve devant les yeux cet échantillon de la fidélité conjugale... quand ce ne serait que pour m’apprendre a me méfier de toi!

RIBADIER. — De moi! Eh! mais, pourquoi, mon Dieu?

ANGELE. — Parce que tu es mon mari.

RIBADIER. — En voila une raison.

ANGELE. — C’est la meilleure... Eh bien! ce portrait est la pour me dire : « Souviens-toi que tous les maris sont des parjures et des infidéles »! Il n’y a pas 4 récriminer, c’est inhérent a la fonction.

RIBADIER. — Ah! voila ce que dit Robineau du fond de sa toile.

ANGELE. — Parfaitement! Et il ajoute en plus: « Regarde, je t’ai bien trompée et tu ne t’en es jamais apercue... Eh bien, mets-toi bien en téte que tous tes maris te tromperont comme je t’ai trompée. »

RIBADIER. — Tous tes maris? .

ANGELE: — Ne te fie pas aux apparences... plus les maris ont de choses a se reprocher, plus ils ont soin de les sauver, les apparences... n’en crois ni tes yeux ni tes oreilles, cherche, épie, surveille, et si tu ne vois rien, dis-toi que tu as mal cherché et n’en sois que plus persuadée qu’il y a quelque chose!

“ RIBADIER, — Non, c’est a rendre fou!

ANGELE, descendant a gauche, — Voila le langage qu’il me tient, M. Robineau, par Bonnat. ;

RIBADIER. — J’y flanquerai le feu 4 ce portrait! J’y flanquerai le feu.

ANGELE. — Va! j’ai pu étre ridicule une fois... je ne le serai pas deux... ou du moins ce ne sera pas de ma faute!

RIBADIER. — Mais sacristi, voyons! parce que ton M. Robineau...

ANGELE. — II ne s’agit plus de M. Robineau. Il a quitté ce monde pour un autre.

RIBADIER, vailleur. — Hein!,.. Si tu pouvais demander |’extradition? ;

ANGELE. — II est bien ot il est. Mais halte-la! si lui n’est plus, toi, tu es encore 1a!

RIBADIER. — Ce n’est pas un réproche?

ANGELE. — Je ne plaisante pas. Eh bien! j’entends que la lecon: me serve. A quelque chose malheur est bon! C’est pourquoi, quand je t’ai épousé, je me suis fait une régle de conduite. Je me suis dit: « Autant

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tu as été douce et confiante avec feu Robineau autant tu seras sévére et méfiante avec feu Ribadier. »

RIBADIER. — Comment, feu Ribadier? -

ANGELE. — Non, pardon, Ribadier.

RIBADIER. — Ah! a la bonne heure!... Matin!... tu avances, toi!

ANGELE, lui prenant le bras, — Ah! tu seras bien fort si tu arrives a me tromper!

RIBADIER. — Parbleu! Tu es toujours sur mes talons! tu me files!

ANGELE, haussant les épaules, — Je te file! C’est-a-dire que je connais tous vos moyens... toutes vos craques.

RIBADIER, haussant les épaules, comme Angele. — Tu connais toutes nos craques? : .

ANGELE. — Parfaitement! J’ai le recueil.

Elle brandit un petit carnet soigneusement relié en

maroquin, RIBADIER. — Qué qu’c’est qu’¢a?

ANGELE, — Ca, c’est la nomenclature des fredaines de mon premier

mari. ¢

RIBADIER. — Ah! ;

ANGELE, — Celles. qu'il a faites de son vivant.

RIBADIER. — Naturellement.

ANGELE, — Le gueux!... il a eu le cynisme de les consigner dans ce carnet, afin que la postérité n’en ignorat sans doute!... Il ne se contentait pas d’accomplir. I] fallait qu’il enregistrat!... Coureur!... Et archiviste!... Ah! ca m’a édifiée sur sa conduite...

RIBADIER. — Aussi est-il béte d’avoir écrit tout ¢a. Il y a des choses qu’on fait et qu’on n’écrit pas...

ANGELE. — C’est ton principe, a toi?

RIBADIER, imconsidérément, — Mais dame}... Euh! non!

ANGELE, — Lui! il en a fait un ouvrage... avec une table des matiéres... et un titre!... il y a méme un titre!...

Gagnant la gauche.

RIBADIER. — Ah! ily a...

ANGELE, avec un ricanement amer,. — Oui: « Mes bateaux ». RIBADIER. — « Mes bateaux »! ~ ANGELE, secouant le livre qu'elle tient par un des coins. — « Guide

pratique pour les maris sans imagination », les voila « ses bateaux ». II y en a trois cent soixante-cinq|!...

RIBADIER. — Matin! Mais c’est une flotte!... Trois cent soixante- -cinq!... Autant qu’il y a de jours dans l’année.

ANGELE, — Ce qui, réparti en huit ans que notre ménage a duré, nous donne un bateau tous les huit jours.

he Elle remonte.

RIBADIER. — Comme la Transatlantique... un courrier hebdomadaire...

ANGELE, s’asseyant sur le fauteuil. — Et dire que ¢a se passait pour ainsi dire sous mes yeux et que je ne me suis apercue de rien.

RIBADIER, — Tu n’avais peut-étre pas vu le port.

ANGELE. — Mais qu’importe, grace 4 ce carnet, j’ai désormais la clef de tous vos stratagémes... on ne peut plus m’abuser de sornettes, 4 présent, j’ai le recueil!

RIBADIER, haussant les épaules, — Oh! tu as le recueil.

I] s’assied de l'autre cété de la table.

ANGELE. — Parfaitement... Tiens, si,tu veux voir... pour ton Con-

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seil d’Administration... Ca y est... (Cherchant.) Administration... Administration...

RIBADIER, vailleur. — C’est dans les A.

ANGELE. — Parfaitement. (T7ouvant le mot.) Conseil d, apostrophe. Voila... « Quand je vais faire une partie en joyeuse compagnie, je dis a ma femme que j’ai une réunion de mon Conseil d’Administration. »

RIBADIER. — Eh bien, aprés...

ANGELE. — Eh bien!... I] parait que quand on dit qu’on a une réunion de son Conseil d’Administration, ga veut dire qu’on va faire une partie en joyeuse compagnie.., Je ne connais que mon carnet.

RIBADIER. — Ah! C’est pour ¢a que... Tiens, tu es absurde, Est-ce qu’il a le sens commun ce livre-la?... Est-ce qu’il a le sens commun...

ANGELE. — Oui... rage... rage... N’empéche que je finirai bien par te surprendre.

RIBADIER, se levant. — Tiens, laisse- moi tranquille! Quand tu commences déraisonner...

ANGELE, se levant. — ye Teaisonie Je déraisonne!

RIBADIER. — Parfaitement! tu déraisonnes.

ANGELE. — Eh bien... . Je te ferai voir si je déraisonne.., tu verras

si tu pourras continuer a te conduire comme tu te conduis. RIBADIER. — Moi?

ANGELE, — Oui!... Et je saurai tout, tu m’entends... tout... parce que j’aime encore mieux une certitude que ce doute qui m’exaspére. RIBADIER, furieux. — Oh!

ANGELE, sortant a gauche, premier plan, — Tout!

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