ACTE PREMIER
A peine respirant du joug qu'elle a porté, Du règne de Néron compte sa liberté.
Que dis- je ? la vertu semble même renaître. Tout l'empire n'est plus la dépouille d'un maître ; Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats : César nomme les chefs sur la foi des soldats. Thraséas au sénat, Corbulon dans l'armée \ Sont encore innocents, malgré leur renommée ; Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs, Ne sont plus habités que par leurs ^délateurs. Qu'importe que César continue à nous croire Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire ; Pourvu que dans le cours d'un règne florissant Rome soit toujours libre, et César tout-puissant ? Mais, madame, Néron suffit pour se conduire. J'obéis, sans prétendre à l'honneur de l'instruire. Sur ses aïeux, sans doute, il n'a qu'à se régler ; Pour bien faire, Néron n'a qu'à se ressembler : Heureux si ses vertus, l'une à l'autre enchaînées, Ramènent tous les ans ses premières années !
AGRIPPINE
Ainsi, sur l'avenir n'osant vous assurer, Vous croyez que sans vous Néron va s'égarei. Mais vous qui, jusqu'ici content de votre ouvrage, Venez de ses vertus nous rendre témoignage. Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la sœur.
Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie ? De quoi l'accuse-t-il ? Et par quel attentat Devient-elle en un jour criminelle d'État, Elle qui, sans orgueil jusqu'alors élevée, N'aurait point vu Néron, s'il ne l'eût enlevée, Et qui même aurait mis au rang de ses bienfaits L'heureuse liberté de ne le voir jamais ?
BURRHUS
Je sais que d'aucun crime elle n'est soupçonnée ; Mais jusqu'ici César ne l'a point condamnée, Madame. Aucun objet ne blesse ici ses yeux : Elle est dans un palais tout plein de ses aïeux,
Stoïciens renommés pour leur vertu.
Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle ; Que le sang de César ne se doit allier Qu'à ceux à qui César le veut bien confier ; Et vous-même avoûrez qu'il ne serait pas juste Qu'on disposât sans lui de la nièce d'Auguste.
AGRIPPINE
Je vous entends : Néron m'apprend par votre voix
Qu'en vain Britannicus s'assure sur mon choix.
En vain, pour détourner ses yeux de sa misère,
J'ai flatté son amour d'un hymen qu'il espère :
A ma confusion, Néron veut faire voir
Qu'Agrippine promet par delà son ppuvoir.
Rome de ma faveur est trop préoccupée :
Il veut par cet affront qu'elle soit détrompée,
Et que tout l'univers apprenne avec terreur
A ne confondre plus mon fils et l'empereur.
Il le peut. Toutefois j'ose encore lui dire
Qu'il doit avant ce coup affermir son empire ;
Et qu'en me réduisant à la nécessité
D'éprouver contre lui ma faible autorité,
Il expose la sienne ; et que dans la balance
Mon nom peut-être aura plus de poids qu'il ne pense.
BURRHUS
Quoi, madame ! toujours soupçonner son respect ? Ne peut-il faire un pas qui ne vous soit suspect ? L'empereur vous croit-il du parti de Junie ? Avec Britannicus vous croit-il réunie ?
Quoi ! de vos ennemis devenez-vous l'appui Pour trouver un prétexte à vous plaindre de lui ? Sur le moindre discours qu'on pourra vous redire, Serez-vous toujours prête à partager l'empire ? Vous craindrez-vous sans cesse, et vos embrassements Ne se passeront-ils qu'en éclaircissements ? Ah ! quittez d'un censeur la triste diligence ; D'une mère facile affectez l'indulgence ; Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater, Et n'avertissez point la cour de vous quitter.
AGRIPPINE
Et qui s'honorerait de l'appui d'Agrippine, Lorsque Néron lui-même annonce ma ruine, Lorsque de sa présence il semble me bannir, Quand Burrhus à sa porte ose me retenir ?