‹ Théâtre complet illustréChapitre 105 sur 198 · Successeur de M. de Cézy à Constantinople · texte numérisé non relu

Successeur de M. de Cézy à Constantinople

BAJAZET

SECONDE PRÉFACE

Sultan Amurat, ou Sultan Morat, empereur des Turcs, celui qui prit Babylone 1 en 1638 , a eu quatre frères. Le premier, c'est à savoir Osman, fut empereur avant lui et régna environ trois ans, au bout desquels les janissaires lui ôtèrent l'empire et la vie. Le second se nommait Orcan. Amurat, dès les premiers jours de son règne, le fit étrangler. Le troisième était Bajazet, prince de grande espérance ; et c'est lui qui est le héros de ma tragédie. Amurat, ou par politique, ou par amitié, l'avait épargné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan victorieux envoya un ordre à Constantmople pour le faire mourir. Ce qui fut conduit et exécuté à peu près de la manière que je le représente. Amurat avait encore un frère> qui fut depuis le sultan Ibrahim, et que ce même Amurat négligea comme u«n prince stupide, qui ne lui donnait point d'ombrage. Le sultan Mahomet, qui règne aujourd'hui, est fils de cet Ibrahim et par conséquent neveu de Bajazet.

Les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée. M. le comte de Cézy était ambassadeur à Corstantinople lorsque cette aventure tragique arriva dans le sérail. 11 fut instruit des amours de Bajazet et des jalousies de la sultane , il vit même plusieurs fois Bajazet, à qui on permettait de se promener quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M ie comte de Cézy disait que c'était un prince de bonne mine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort. Et il y a encore plusieurs personnes de qualité 2 qui se souviennent de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour en France.

Quelques lecteurs pourront s'étonner qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente. Mais je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner- de mon entreprise. A la vérité je ne conseillerais pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle s'était passée

r. Le vrai nom de la ville est Bagdad.

2. Var. « Et entre autres M. le chevalier de Nantouillet (1676). »

SECONDE PRÉFACE

clans le pays où il veut faire représenter sa tragédie , ni de mettre des héros sur le théâtre qui auraient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus 1 de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longiuquo rcverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps : car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde, de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le sérail que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le notre.

C'était à peu près de cette manière que les Persans étaient anciennement considérés des Athéniens. Aussi le poète Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire clans une tragédie la mère de Xerxès, qui était peut-être encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'était trouvé en personne à la bataille de Salamine, où Xerxès avait été vaincu. Et il s'était trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xerxès, dans la plaine de Marathon ; car Eschyle était homme de guerre, et il était frère de ce fameux Cynégire dont il est tant parlé dans l'antiquité, et qui mourut si courageusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse (1697) 2.

1. Var. « Les personnes que nous avons vu (1676). » Au XVII* siècle les règles d'accord du participe passé étaient moins rigides qu'aujourd'hui. Voir Racine, passim.

2 . Var. Dans le *ecueil de 1676 et clans toutes les éditions antérieures à 1697 cette seconde préface se terminait par le paragraphe suivant, où Racine répond si bien aux reproches qu'adressait Corneille à Bajazet :

(( Je me suis attaché à bien exprimer dans ma tragédie ce que nous savons des mœurs et des maximes des Turcs. Quelques gens ont dit que mes héroïnes étaient trop savantes en amour et trop délicates pour des femmes nées parmi des peuples qui passent ici pour barbares. Mais, sans parler de tout ce qu'on lit dans les relations des voyageurs, il me semble qu'il suffit de dire que la scène est dans le sérail. En effet y a-t-il une cour au monde

BAJAZET

où la jalousie et l'amour doivent être si bien connues que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes ces femmes n'ont point d'autre étude, dans une éternelle oisiveté, que d'apprendre à plaire st à se faire aimer ? Les hommes vraisemblement n'y aiment pas avec la nême délicatesse. Aussi ai-je pris soin de mettre une grande différence sntre la passion de Bajazet et les tendresses de ses amantes. Il garde au milieu de son amour la férocité de la nation. Et si l'on trouve étrange qu'il consente plutôt de mourir que d'abandonner ce qu'il aime et d'épouser ce qu'il n'aime pas, il ne faut que lire l'histoire des Turcs. On verra partout le mépris qu'ils font de la vie. On verra en plusieurs endroits à quels excès ils portent les passions, et ce que la simple amitié est capable de leur faire faire : témoin un des fils de Soliman, qui se tua lui-même sur le corps de son frère aîné, qu'il aimait tendrement, et que l'on avait fait mourir pour lui assurer l'empire (1676). »

Tiens, perfide, regarde, et démens cet écrit.

(Acte V\ scène lv.)

Racine.

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