‹ Théâtre complet illustréChapitre 116 sur 198 · ACTE n · texte numérisé non relu

ACTE n

Que vous dirai-je enfin ? Maître de leur suffrage, Peut-être avec le temps j'oserai davantage. Ne précipitons rien ; et daignez commencer A me mettre en état de vous récompenser.

ROXANE

Je vous entends, seigneur. Je vois mon imprudence ;

Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance :

Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger

Où mon amour trop prompt vous allait engager.

Pour vous, pour votre honneur, vous en craignez les suites;

Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites.

Mais avez-vous prévu, si vous ne m'épousez,

Les périls plus certains où vous vous exposez ?

Songez- vous que sans moi tout vous devient contraire ?

Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire ?

Songez- vous que je tiens les portes du palais ?

Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais ;

Que j'ai sur votre vie un empire suprême ;

Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime ?

Et, sans ce même amour qu'offensent vos refus,

Songez vous, en un mot, que vous ne seriez plus ?

BAJAZET

Oui, je tiens tout de vous ; et j'avais lieu de croire Que c'était pour vous-même une assez grande gloire, En voyant devant moi tout l'empire à genoux, De m 'entendre avouer que je tiens tout de vous. Je ne m'eu défends point ; ma bouche le confesse, Et mon respect saura le confirmer sans cesse : Je vous dois tout mon sang ; ma vie est votre bien. Mais enfin voulez- vous...

ROXANE

Non, je ne veux plus rien.

Ne m'importune plus de tes raisons forcées : J e vois combien tes vœux sont loin de mes pensées. Je ne te presse plus, ingrat, d'y consentir : Kentre dans le néant dont je t'ai fait sortir. Car enfin qui m'arrête ? et quelle autre assurance Demanderais-je encor de son indifférence ? L'ingrat est-il touché de mes empressements ? L'amour même entre-t-il dans ses raisonnements ? Ah ! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse, Que mes propres périls t'assurent de ta grâce ;

BAJAZET

Qu'engagée avec toi par de si forts liens,

Je ne puis séparer tes intérêts des miens.

Mais je m'assure encore aux bontés de ton frère ;

Il m'aime, tu le sais, et, malgré sa colère,

Dans ton perfide sang je puis tout expier,

Et ta mort suffira pour me justifier.

N'en doute point, j'y cours et dès ce moment même.

Bajazet, écoutez ; je sens que je vous aime : Vous vous perdez ^Gardez de me laisser sortir : Le chemin est encore ouvert au repentir. Ne désespérez point une amante en furie. S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie.

Vous pouvez me l'ôter, elle est entre vos mains : Peut-être que ma mort, utile à vos desseins, De l'heureux Amurat obtenant votre grâce, Vous rendra dans son cœur votre première place.

ROXANE

Dans son cœur ? Ah ! crois-tu, quand il le voudrait bien,

Que, si je perds l'espoir de régner dans le tien,

D'une si douce erreur si longtemps possédée,

Je puisse désormais souffrir une autre idée,

Ni que je vive enfin, si je ne vis pour toi ?

Je te donne, cruel, des armes contre moi,

Sans doute ; et je devrais retenir ma faiblesse :

Tu vas en triompher. Oui, je te le confesse,

J'affectais à tes yeux une fausse fierté :

De toi dépend ma joie et ma félicité :

De ma sanglante mort ta mort sera suivie.

Quel fruit de tant de soins que j'ai pris pour ta vie !

Tu soupires enfin et semblés te troubler.

Achève, parle.

BAJAZET

4 O ciel ! que ne puis- je parler ?

ROXANE

Quoi donc? Que dites-vous ? et que viens-je d'entendre ? Vous avez des secrets que je ne puis apprendre ? Quoi ? de vos sentiments je ne puis m'éclaircir ?

Madame, encore un coup, c'est à vous de choisir : Daignez m' ouvrir au trône un chemin légitime ; Ou bien, me voilà prêt, prenez votre victime,

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