ACTE III
Sans doute, en me voyant, une pudeur secrète Ne vous laisse goûter qu'une joie inquiète. Hé bien, il faut partir.
Seigneur, sans m'imputer...
BRITANNICUS
Ah ! vous deviez du moins plus longtemps disputer
Je ne murmure point qu'une amitié commune
Se range du parti que flatte la fortune ;
Que l'éclat d'un empire ait pu vous éblouir ;
Qu'aux dépens de ma sœur vous en vouliez jouir ;
Mais que, de ces grandeurs comme une autre occupée,
Vous m'en ayez paru si longtemps détrompée ;
Non, je l'avoue encor, mon cœur désespéré
Contre ce seul malheur n'était point préparé.
J'ai vu sur ma ruine élever l'injustice ;
De mes persécuteurs j'ai vu le ciel complice ;
Tant d'horreurs n'avaient point épuisé son courroux,
Madame : il me restait d'être oublié de vous.
JUNIE
Dans un temps plus heureux, ma juste impatience Vous ferait repentir de votre défiance ; Mais Néron vous menace : en ce pressant danger, Seigneur, j'ai d'autres soins que de vous affliger. Allez, rassurez-vous, et cessez de vous plaindre. Néron vous écoutait et m'ordonnait de feindre.
BRITANNICUS
Quoi ! le cruel...
Témoin de tout notre entretien, D'un visage sévère examinait le mien, Prêt à faire sur vous éclater la vengeance D'un geste confident de notre intelligence.
BRITANNICUS
Néron nous écoutait, madame ! mais, hélas ! Vos yeux auraient pu feindre et ne m 'abuser pas. Ils pouvaient me nommer l'auteur de cet outrage. L'amour est-il muet, ou n'a-t-il qu'un. langage ? De quel trouble un regard pouvait me préserver ! Il fallait...
BRITANNICUS
JUNIE
Il fallait me taire et vous sauver.
Combien de fois, hélas ! puisqu'il faut vous le dire, Mon cœur de son désordre allait-il vous instruire î De combien de soupirs interrompant le cours. Ai- je évité vos yeux que je cherchais toujours ! Quel tourment de se taire en voyant ce qu'on aime, De l'entendre gémir, de l'affliger soi-même» Lorsque par un regard on peut le consoler ! Mais quels pleurs ce regard aurait-il fait couler ! Ah ! dans ce souvenir, inquiète, troublée, Je ne me sentais pas assez dissimulée : De mon front effrayé je craignais la pâleur ; Je trouvais mes regards trop pleins de ma douleur ; Sans cesse il me semblait que Néron en colère Me venait reprocher trop de soin de vous plaire ; . Je craignais mon amour vainement renfermé : Enfin j'aurais voulu n'avoir jamais aimé. Hélas ! pour son bonheur, seigneur, et pour le nôtre, Il n'est que trop instruit de mon cœur et du vôtre î Allez, encore un coup, cachez-vous à ses yeux : Mon cœur plus à loisir vous éclaircira mieux. De mille autres secrets j'aurais compte à vous rendre,
x\h ! n'en voilà que trop ! C'est trop me faire entendre Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés! Et savez- vous pour moi tout ce que vous quittez ?
(Se jetant aux pieds de Junie.) Quand pourrai- je à vos pieds expier ce reproche ?
JUNIE
Que faites-vous ? Hélas ! votre rival s'approche. SCÈNE VIII : NÉRON, BRITANNICUS, JUNIE.
NÉRON
Prince, continuez des transports si charmants. Je conçois vos bontés par ses remerciements, Madame : à vos genoux je viens de le surprendre. Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre : Ce lieu le favorise, et je vous y retiens Pour lui faciliter de si doux entretiens.
I. Var. Ah! n'en voilà que trop pour inc faire comprendre (1670).