‹ Théâtre complet illustréChapitre 42 sur 198 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Je vois de votre cœur Octavie effacée, Prête à sortir du lit où je l'avais placée ; Je vois Pallas banni, votre frère arrêté ; Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté : Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies. Et lorsque, convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier, C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.

NÉRON

Je me souviens toujours que je vous dois l'empire ;

Et, sans vous fatiguer du soin de le redire,

Votre bonté, madame, avec tranquillité

Pouvait se reposer sur ma fidélité.

Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues,

Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues

Que jadis, j'ose ici vous le dire entre nous,

Vous n'aviez, -sous mon nom, travaillé que pour vous.

« Tant d'honneurs, disaient-ils, et tant de déférences,

Sont-ce de ses bienfaits de faibles récompenses ?

Quel crime a donc commis ce fils tant condamné ?

Est-ce pour obéir qu'elle l'a couronné ?

N'est-il de son pouvoir que le dépositaire ? »

Non que, si jusque-là j'avais pu vous complaire,

Je n'eusse pris plaisir, madame, à vous céder

Ce pouvoir que vos cris semblaient redemander ;

Mais Rome veut un maître, et non une maîtresse.

Vous entendiez les bruits qu'excitait ma faiblesse :

Le sénat chaque jour et le peuple, irrités

De s'ouïr par ma voix dicter vos volontés,

Publiaient qu'en mourant Claude avec sa puissance

M'avait encor laissé sa simple obéissance.

Vous avez vu cent fois nos soldats en courroux

Porter en murmurant leurs aigles devant vous,

Honteux de rabaisser par cet indigne usage

Les héros dont encore elles portent l'image.

Toute autre se serait rendue à leurs discours ;

Mais, si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours.

Avec Britannicus contre moi réunie,

Vous le fortifiez du parti de Junie ;

Et la main de Pallas trame tous ces complots.

Et, lorsque malgré moi j'assure mon repos,

On vous voit de colère et de haine animée;

Vous voulez présenter mon rival à l'armée :

Déjà jusques au camp le bruit en a couru.

B1UTANN1CUS

AGRIPPTNE.

Moi, le faire empereur ? Ingrat ! l'avez-vous cru ? Quel serait mon dessein ? qu'aurais-je pu prétendre ? Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrais-je attendre ? Ah ! si sous votre empire on ne m'épargne pas, Si mes accusateurs observent tous mes pas, Si de leur empereur ils poursuivent la mère, Que ferais- je au milieu d'une cour étrangère ? Ils me reprocheraient, non des cris impuissants, Des desseins étouffés aussitôt que naissants, Mais des crimes pour vous commis à votre vue, Et dont je ne serais que trop tôt convaincue. Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours ; * Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours : Dès vos plus jeunes ans, mes soins et mes tendresses N'ont arraché de vous que de feintes caresses. Rien ne vous a pu vaincre ; et votre dureté Aurait dû dans son cours arrêter ma bonté. Que je suis malheureuse ! Et par quelle infortune Faut-il que tous mes soins me rendent importune ! Je n'ai qu'un fils. O ciel ! qui m'entends aujourd'hui, T'ai- je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui ? Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue ; J'ai vaincu ses mépris ; j'ai détourné ma vue Des malheurs qui dès lors me furent annoncés ; J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez, c'est assez. Avec ma liberté, que vous m'avez ravie, Si vous la souhaitez, prenez encore ma vie, .Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.

NÉRON

Hé bien ! donc, prononcez. Que voulez- vous qu'on fasse ?

AGRIPPINE

De mes accusateurs qu'on punisse l'audace ; Qre de Britannicus on calme le courroux ; Qre Junie à son choix puisse prendre un époux ; Qu'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure, Que vous me permettiez de vous voir à toute heure ;

(A-peYcevant Bu: vins dans le fend du théâtre.) Que ce même Burrhus, qui nous vient écouter, A votre porte enfin n'ose plus m'arrêter.

NÉRON

Oui, madame, je veux que ma reconnaissance Désormais dans les cœurs grave votre puissance ;

Page 1