‹ Théâtre complet illustréChapitre 8 sur 198 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

ALBINE

Vous, leur appui, madame ?

AGRIPPINE

Arrête, chère Albine, Je sais que j'ai, moi seule, avancé leur ruine ; Que du trône, où le sang Ta dû faire monter, Britannicus par moi s'est vu précipiter. Par moi seule, éloigné de l'hymen d'Octavie, Le frère de Julie abandonna la vie., Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux, Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux ». Néron jouit de tout ; et moi, pour récompense, Il faut qu'entre eux et lui je tienne la balance, Afin que quelque jour, par une même loi, Britannicus la tienne entre mon fils et moi.

ALBINE

Quel dessein...

AGRIPPINE

Je m'assure un port dans la tempête, Néron m'échappera, si ce frein ne l'arrête.

ALBINE

Mais prendre contre un fils tant de soins superflus !

AGRIPPINE

Je le craindrais bientôt, s'il ne me craignait plus.

ALBINE

Une injuste frayeur vous alarme peut-être.

Mais si Néron pour vous n'est plus ce qu'il doit être,

Du moins son changement ne vient pas jusqu'à nous,

Et ce sont des secrets entre César et vous.

Quelques titres nouveaux que Rome lui défère,

Néron n'en reçoit point qu'il ne donne à sa mère.

Sa prodigue amitié ne se réserve rien :

Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien ;

A peine parle-t-on de la triste Octavie.

Auguste votre aïeul honora moins Livie :

Néron devant sa mère a permis le premier

Qu'on portât les faisceaux couronnés de laurier.

Quels effets voulez- vous de sa reconnaissance ?

i . Voulant enlever à Lucius Silanus la fille de Claude, Octavie, fiancée à lui par l'empereur même, Agrippine fit accuser le jeune homme d'inceste Silanus se donna la mort, et Domitius épousa Octavie.

BRITANNIGUS

ACxRIPPINE.

Un peu moins de respect, et pins de confiance.

Tous ces présents, Albine, irritent mon dépit :

Je vois mes honneurs croître et tomber mon crédit.

Non, non, le temps n'est plus que Néron, jeune encore,

Me renvoyait les vœux d'une cour qui l'adore ;

Lorsqu'il se reposait sur moi de tout l'État ;

Que mon ordre au palais assemblait le sénat,

Et que derrière un voile, invisible et présente,

J'étais de ce grand corps l'âme toute-puissante.

Des volontés de Rome alors mal assuré,

Néron de sa grandeur n'était point enivré.

Ce jo.ur, ce triste jour frappe encor ma mémoire,

Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire,

Quand les ambassadeurs de tant de rois divers

Vinrent le reconnaître au nom de l'univers.

Sur son trône avec lui j'allais prendre ma place.

J'ignore quel conseil prépara ma disgrâce ;

Quoi qu'il en soit, Néron, d'aussi loin qu'il me vit,

Laissa sur son visage éclater son dépit.

Mon cœur même en conçut un malheureux augure.

L'ingrat, d'un faux respect colorant son injure,

Se leva par avance ; et, courant m' embrasser,

Il m'écarta du trône où je m'allais placer.

Depuis ce coup fatal le pouvoir d'Agrippine

Vers sa chute à grands pas chaque jour s'achemine.

L'ombre seule m'en reste, et l'on n'implore plus

Que le nom de Sénèque et l'appui de Burrhus.

ALBINE

Ah ! si de ce soupçon votre âme est prévenue, Pourquoi nourrissez-vous le venin qui vous tue ? Daignez avec César vous éclaircir au moins.

AGRIPPINE

César ne me voit plus, Albine, sans témoins ; En public, à mon heure, on me donne audience. Sa réponse est dictée, et même son silence. Je vois deux surveillants, ses maîtres et les miens, Présider l'un ou l'autre à tous nos entretiens. Mais je le poursuivrai d'autant plus qu'il m'évite. De son désordre, Albine, il faut que je profite. J'entends du bruit ; on ouvre. Allons subitement Lui demander raison de cet enlèvement.

Surprenons, s il se peut, les secrets de son âme. Mais quoi ! déjà Burrhus sort de chez lui ?

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