‹ Theatre Complet IV La Chatelaine L'Adversaire Monsieur PiegoisChapitre 12 sur 272 · ACT12 I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACT12 I, SCÈNE VI

vingt autres. Gaston me parlait assez rarement de ses affaires. Depuis qu'il avait renoncé au barreau, où il ne réussissait pas, il s'était mêlé à plusieurs entreprises de Bourse, d'industrie, que sais-je? Nous menions la vie de Paris, il nous restait une assez grosse fortune; j'avais bien de vagues inquiétudes, mais j'attendais. Mon fils se portait bien, grandissait. Ça me rassurait tout de même. Un beau soir, j'ai tout découvert d'un coup : Gaston entretenait une femme et toute notre fortune avait passé moitié chez elle, moitié dans des spéculations de toutes sortes. J'ai découvert tout cela à la fois, brusquement, par un de ces hasards fous qui vous sautent à la gorge comme un malfaiteur, la nuit. La femme était même une de mes amies ou à peu près. Je la voyais presque tous les jours ; elle était veuve, je la croyais riche. Eh bien ! son mari ne lui avait pas laissé un centime et elle vivait entretenue, tantôt par les uns, tantôt par les autres. J'étais dans cette position-là, depuis quatre ans. Je vivais au milieu de cette malpropreté sans me douter de rien...

LA BAUDIÈRE.

C'est abominable.

THÉRÈSE

Je vous épargne le reste. Quoique je n'eusse

Sas en mains la preuve matérielle suffisante pour ivorcer, s'il avait voulu s'y opposer, j'ai dit à mon mari que je ne resterais pas avec lui une heure de plus. D'ailleurs, il a consenti au divorce tout de suite. Il ne m'avait jamais aimée; moi, j'avais cru l'aimer dans les premières années de notre union, je m'étais vite aperçue qu'il y avait entre nous des obstacles de caractère infranchissables. Nous avions fait un de ces mariages pré-

30 LA CHATELAINE

parés par les familles, où, quand tout est bien réglé à votre insu, on vous dit à Tun: «Voilà votre femme », et à Tautre : « Voilà votre mari », avec autant de simplicité qu'on vous dit dans uu salon : « Donnez- vous la peine de vous asseoir. » Et on s'assied. Et ça dure ce que ça peut. Ah ! je vous jure, mon oncle, que s'il y a jamais eu un divorce juste et nécessaire, c'est le mien.

Je vois, en effet, que les torts de votre mari ont été graves, très graves. Cela ne m'étonne pas, d'ailleurs. Il y a dans la famille de monsieur de La Baudière, car Gaston est son neveu, et non le mien, il y a, dis-je, toutes les trois ou quatre générations, un monsieur qui sème des désastres autour de lui.

LA BAUDIÈRE.

Tu exagères!...

MADAME DE LA BAUDIÈRE

11 aurait fallu, pour mater ce gaillard-là, une autre femme que vous êtes, une femme comme il y en a peu. Passons à autre chose maintenant, car je vois que toutes les tentatives que nous ferions pour vous réconcilier seraient vaines.

LA BAUDIÈRE.

Certes!...

MADAME DE LA BAUDIÈRE

Arrivons à l'essentiel... Comment avez- vous réglé vos questions d'intérêt?

THÉRÈSE

Très simplement. J'ai abandonné ma dot morceau par morceau... Il ne me reste plus que le château de Sauveterre. Je vais le vendre. Je suis venue à Angers exprès pour cela. Et j'irai vivre

Page 1