ACTE I, SCÈNE VIII
EMMA
Ferme !
PIÉGOIS.
Et à quoi l'as-tu deviné?
EMMA
A ton œil... et à ton nez, mon loup... Tu penses que je te connais... La dame est descendue en même temps que nous, et elle a oublié son livre sur la banquette. Et toi, en passant, tu Tas glissé tout doucement dans ta poche, le livre, ce qui fait que quand tu la rencontreras, tu pourras le lui rendre et ça vous fera un sujet de conversation... Veux-tu parier que tu l'as dans ta poche, le livre? Veux-tu parier? (Elle fouille dans la poche
de son veston et en sort un livre relié. J Tu VOis ! Mais
comme je ne suis pas méchante, je te le rends...
(Elle le remet dans la poche de Piégois.)
PIÉGOIS.
Et tu trouves ça extraordinaire?
EMMA
Moi, je trouve ça tout naturel, mon chéri.
Une dame que je ne reverrai probablement jamais !
EMMA
Si, tu la reverras... D'autant plus que tu sais qui elle est et qu'il y a au moins huit jours que tu la suis partout... Oh ! c'est une femme du monde, celle-là, il n'y a pas d'erreur! Elle est habillée mieux que moi, avec plus de goût... Si je l'avais connue plus tôt, j'aurais pu prendre modèle sur elle... On ! je le sais, et tu n'as pas besoin de me le répéter si souvent, je ne suis pas un type dans le genre de madame de Maintenon...
330 MONSI^Un PIKGOI6
PIÉGOIB.
Voyons, Emma, ce ji'est pas sérieux, cette scène-là?
EMMA
Non, c'est pour rire.
PJÉGOIS.
Tu as envie de pleurer.
EMMA
Ne t'en occupe pas.
PIÉGOIS.
Tu saiB bien que je ne t'ai jamais fait de la peine et que je ne t'en ferai jamais.
Ça, c'est vrai,.. Quand tu me trompes, jamais je ne le sais.
PIÉGOIS.
Alors, si tu ne le sais pas, comment peux^tu croire?...
EMMA
C'est mon affaire... Enfin, quoi qu'il arrive plus tard, et il en arrivera des choses, forcément, tu pourras te vanter d'avoir eu une bonne fille qui n'aura pas eu un tort vis-à-vis de toi et qui n'aura songé qu'à te faire plaisir.
PIÉGOIS.
Tu me feras encore plaisir tant que tu voudras.
EMMA
Nous verrons... mais on ne discute pas avec des pressentiments.
PIÉGOIS.
Quelle superstitieuse tu fais !
ACTB I, SCèNB VIII 33i
EMMA
Daas toute famme qui aiiuQ, il y a une tireuse de cartes.
PIÉQOIiS, ri&nt.
Et qu'est-ce qu'elles te disent, les cartes?
EMMA
Ce que je savais avant elles... que le iour où tu t'emballerais sur une femme d'un certain genre et d'un certain monde, très différente de moi, sur une femme distinguée et fine, que, ce jour-là, je n'aurais plus qu'à disparaître!... Penses-tu que je ne devine pas ce qui se passe dans ta tête?... Je n'ai aucune éducation, mais pour comprendre les choses qui menacent leur amour, toutes les femmes se valent. Je t'ai vu désirant des cocottes ou des belles filles qui passaient auprès de toi et qui t'aguichaient, mais j'avais beau être jalouse sur le moment, au fond je n'étais pas inquiète, et je ne souffrais pas trop. Je savais bien que tu me reviendrais vite, parce qu'il y a tout de même entre nous ce qu'ellea ne pouvaient pas te donner; et, quant au reste, je te le donnais aussi bien
Ju'elles. Alors, j'étais tranquille. Mais aujour- 'hul, ce n'est plus ça. Il n'y a plus de lutte possible. Elle a tout ce qui me "^manque...
PIÉGOIS.
Qui, elle?
EMMA
Madame Audry... (Mouvement de Piégois.) Elle s'appelle madame Audry... Henriette de son petit nom... Elle est veuve,.. C'est la sœur de ce banquier, monsieur Jantel... Je l'ai regardée beaucoup et je vais même te dire une chose très curieuse : Je ne la déteste pas. Il y a une telle différence entre nous! Ma seule chance, c'est qu'il
Y a aussi pas mal de distance entre vous deux. Seulement, ce n'est pas une chance, car si tu Taimes et qu'elle ne veuille pas de toi, tu souffriras, et je ne serais pas plus avancée.
PIÉGOIS.
Je t'assure que tout ça est fou. Ma vie est arrangée avec toi. Nous sommes heureux autant que nous le pouvons et dans la forme d'existence que les événements nous ont imposée. Quand je t ai fait la cour dans ta famille, et que je t'ai prise avec moi...
EMMA
N'oublie pas de dire que j'étais sage.
PIÉGOIS.
Inutile de me le rappeler... Oui, je savais ce que nous risquions tous les deux, les devoirs et les responsabilités que je me créais...
EMMA
Ça, oui, on dira de toi ce qu'on voudra... Mais avec les femmes, tu es un honnête homme.
PIÉGOIS.
Ne te tourmente donc pas. Nous sommes pour longtemps ensemble tous les deux, et probablement pour toujours. Et un matin qu'on aura le temps, on se mariera, comme je te l'ai promis.
EMMA
Oh! ce n'est pas le temps qui manque... Bien vrai, tu n'aimes pas la dame?...
Bien vrai.
EMMA
Elle te plaît, tu ne peux pas dire le contraire, mais tu ne l'aimes pas, tu me le jures?