ACTE III, SCÈNE II
EMMA
Ce n'est pas encore officiel, mais il m'a autorisée à vous le dire. Il lui faut le temps de se débarrasser du casino...
LEBRASIER.
Evidemment... 11 y a un mois, Jantel et Piégois ne s'étaient pas adressé la parole, c'est prodigieux... Qu'est-ce qui s'est passé? On ne le saura jamais... Voyez-vous, ma chère, dans les familles, c'est comme ça. On croit les connaître et on ne les connaît pas. On ne connaît pas le fond. On vous accueille toujours aussi bien, on vous sourit, rien n'a l'air changé. Et puis, tout d'un coup, on apprend des énormités. Voilà les familles...
Alors, vous allez rentrer à Paris?
EMMA
Lui, tout au moins.
Et VOUS?
EMMA
Moi, je ne sais pas.
LEBRASIER.
Gomment! vous ne savez pas?
EMMA
Non, je ferai ce qu'il voudra...
LEBRASIER.
Il VOUS a pourtant dit quelque chose ?
EMMA
Non. Mais je suppose que je vais rester avec lui, en attendant...
LEBRASIER.
En attendant quoi?
41Ô MONSIEUR PlÉGOiS
EMMA
Est-ce qu'on sait?... 11 n'est pas retouî'né chez monsieur Jantel, hier?
LEBRASIER.
Non.
EMMA
Ni avant-hier?
LÈfeRASiEh.
t^as une fois depuis son arrivée.
EMMA
Et la dame ?
LEBRASIER.
Madame Audry?
EMMA
Oui... 11 n'y k toujours rien de ce côté-là?
LEBRASIER.
Mais rien, rien du tout..; ^fe^ j'en sUiô sûtj j'en suis sûr...
EMMA, se levant et lui prenant la main.
Vous êtes mon ami, Lebrasier. S'il y avait n'importe quoi, vous me le diriez tôtit de suite ?
LEBRASIER.
Je VOUS le promets.
emMà.
Il y a quinze jours... non... trois setbainés... nous avons été sur le point de nous quitter... je vous Tai raconté, n'est-ce pas Lebrasier? Je lui faisais des scènes, je nfe pouvais pas m'en empêcher; j'avais tort, mais c'était plus fort que moi. Un soir^ je voulais partir. Il m'a retenue : ça s'est arrangé. Depuis, on a l'air de s'être remis. Il m'a écrit plusieurs fois pendant son absence des lettres gentilles... affectueuses... où il me semblait qu il y avait de la tristesse. Pourtant, â son
AttE lil, SCÊÎtfB lî 411
retour, la vie a repris coinme d'habitude. Mais ça ne fait rien, Lebrasier : je sens Une histoire sur ma tête. Est-elle bonne? Est-elle mauvaise?... Mais sûr, il y en a une.
LEBRASIEft, — un temps.
Ce qu'il y a d'encore plus sûr, Emma, c'est que, quoi quïl arrive, il vous restera un ami...
EMMA, lui tendant la main.
Ça, Lebrasier, je le crois... Oui, vous avez été un très, bon ami pendant tout le temps que j'ai été seule. Sans vous, je serais morte d'mquiétude... Vous ne vous êtes pas trop ennuyé avec moi?
LEBRASIER.
Mais pas du tout...
EMMA
C'est que, dame, je n'ai pas une de ces conversations ! . . .
LEBRASIER.
Âllbtls donc ! Vous ave* une conversation trèfe intéressante... Est-ce (Jtie vous écriviez à Piégois?...
(H hésite.)
EMMA
Quoi?
Que nous nous voyions souvent... que nous dînions ensemble presque tous les soirs?
EMMA
Mais, certes oui, je le lui écrivais.
LEBRASIER.
Ah !... Et il ne vous a pas fait d'observation?
412 MONSIEUR PIÉGOIS
EMMA
A quel propos, mon Dieu?
LEBRASIER.
Enfin... enfin... II. ne trouvait pas extraordinaire... que, lui absent, vous?...
EMMA, riant.
Mais non... Oh ! que vous êtes bête ! Il me connaît, je pense!
LEBRASIER.
Je suis bête, c'est vrai! Je suis d'une bêtise que vous n'êtes pas la première à me faire remarquer.
EMMA
Vous êtes fâché?... Non?
Je suis agréablement surpris.
EMMA
C'est que je ne voudrais pas vous faire de peine, car je vous aime beaucoup. Tiens! parbleu, je ne vous dirai pas que, comme homme, vous me plaisez, vous ne me croiriez pas.
LEBRASIER.
Je vous croirais avec difficulté.
EMMA
Mais j'ai pour vous de très bons sentiments.
LEBRASIER.
Lesquels?
EMMA
Ce n'est pas commode à expliquer. Mais j'aurais confiance en vous... j'aurais des choses à cacher, je vous les dirais. Vous avez un caractère très rigolo. Enfin, tout ce qu'il y a de mieux