ACTE I, SCèNE I
MADAME GRÉCOURT
Mais c'est fort naturel, tout ça. Tu as Tair de me dire des choses extraordinaires. Il ne fait pas que courir dans les magasins d'antiquités, ton mari, n'est-ce pas? Il reste chez lui quelquefois?
MARIANNE
Mais oui, souvent... Il travaille... (Haussant les épaules.) Tu ne devinerais pas à quoi il travaille ? Il apprend l'anglais... l'année dernière il a appris Tallemand .. et il a l'intention d'apprendre le russe. Il achète des livres très rares et très chers, des vieux papiers jaunis et indéchiffrables. Il a'est abonné à des revues scientifiques et historiques... En voilà une... tu peux la carder, je te la donne... Et quand je lui demande pourquoi tout ça, il me répond avec ce sourire... spécial... qui finit par être un peu agaçant à la longue : « Mon éducation a été très négligée. >> Il refait son éducation, à son âgel Comme c'est flatteur
Eour moi!... Et pendant ce temps-là, on Toulie! Qui se rappelle, aujourd'hui, qu'il est avocat, et qu'il a eu un succès énorme dans Taffaire Chantraine? Voilà plus de trois ans que les journaux n'ont pas cité son nom. Et qu'est-ce que c'est, à Paris, qu'un homme dont le nom n'a pas été imprimé depuis trois ans?
MADAME GRÉCOURT
Je connais une foule de gens dont le nom n'a jamais été imprimé et qui n'en vivent pas moins très agréablement. En tout cas, ce que tu me dis là serait assez grave si vous n'aviez pas de fortune, mais vous en avez une fort belle. Alors, 3uoi? Que reproches-tu à ton mari?... II n'a pas e maîtresse?..,
MARIANNE
Voyons...
MADAME GRÉCOURT
Il t'aime toujours?
MARIANNE
Il ne fait que ça.
MADAME GRÉCOURT
Eh bien! dans ces conditions-là, moi qui suis une personne de bon sens, je te dis que tu dois être heureuse... Ah çà! tu n'es pas heureuse?
MARIANNE
Je suis heureuse, si on veut.
MADAME GRÉCOURT
Ma chère enfant, être riche, se bien porter, avoir un mari qui ne vous trompe pas, — au contraire, — à Lyon, c'est ce que nous appelons le bonheur.
MARIANNE
A Paris, c'est un peu plus compliqué!... Et puis, oui, c'est entenau... je suis heureuse, ne te chagrine pas, je suis heiireuse... Mais ce que je regrette, c'est de ne pas l'être d'une façon plus brillante, et, comment dirais-je? plus artiste. Il y a une certaine influence, il y a des émotions que la fortune ne donne pas et que la célébrité, par exemple, vous apporte tout de suite... Mais oui, la célébrité... pourquoi pas? Comprends donc que si j'avais fait un mariage quelconque, si j'avais épousé le monsieur gentil et moyen qu'on offre habituellement aux jeunes filles, je ne me poserais même pas ces questions-là... Mais j'ai épousé un être très intelligent, admirablement doué, qui aurait réussi dans n'importe quelle profession... Oh! il n'y a pas de doute... Une femme qui a de la finesse ne se trompe pas sur la valeur véritable et profonde de celui qu'elle aime. Et si nous aimons un imbécile,