IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, DORIS
IPHIGÉNIE *
De cet accueil que dois-je soupçonner ? D'une secrète horreur je me sens frissonner. 580
Je crains, malgré moi-même, un malheur que j'ignore. Justes Dieux, vous savez pour qui je vous implore ^.
ÉRIPHILE
Quoi? parmi tous les soins qui doivent l'accabler,
Quelque froideur suffît pour vous faire trembler ?
Mêlas! à quels soupirs suis-je donc condamnée, 58o
Moi, qui de mes parents toujours abandonnée,
Étrangère partout, n'ai pas même en naissant
Peut-être reçu d'eux un regard caressant ^!
Du moins, si vos respects *sont rejetés d'un père,
en adressant ce discours à sa fille, détourné les yeux, afin qu'elle n'y lût point la mortelle douleur dont il avait le cœur déchiré. » Buchanan, dans sa tragédie latuic de J'-'phthss, iiotf uof;(W, a imité Euripide à plusieurs reprises : Iphis. — Ciir, genilor, a me (orva verlis lumina? Jeph. — Me niiseruin. — IpH. — In liosUs omen boc viiitat Deua.
Jeph. — Utinairi : sed in nos reciiiit
JPH. - Quid ergo de piol'iindo peclore
Sécréta ducis ins;euiens *ii«p:ria?
Jeph. — M scire non est tiiji opus m |irœS'jntia
Nobis pariet absentiam liicc pra;-enlia
IpH. — Ouari^ secundëE nnnc, p.cter, quam maxiii.i*
Ri's sunt. precjii ^otaque dfcet solvere
Jefu. — Jauidudumid ipsuin facere mecuui coi^ito Iph. — Oiiid le morilu'rî — Jeiii. — Ilœc rdinque, Clia, Ciiranda nubis.
1. Jie/lexiuiin sur l'Art théâtral par G. llACDuiT-LAnivE, page 14 : « Iphigénie dans sa marche, dans ses regards, dans ses pestes, dans sa douleur, dans. sa joie, ne doit avoir rien de commun aven Eripliile ; une passion douce, chaste et pure remplit son coeur, une passion violente et jalouse tourmente Eriphile ; la première doit avoir en candeur, en pudeur, et en noblesse tout ce qui prouve le sang dont elle 'est formée ; mais il ne faut pas toujours compter sur deux ou trois intonations loueliniites pour nous montrer Iphigénie ; il y a une grande différence entre la douleur d'iphiçri'nie et celle d'une simple bourgeoise. Autrefois les critiques étaient très -exigeants sur tout ce qui tient à la vraie dignité; mais aujour.l hui qu'ils craignent d'être au-dessous de ce qu'ils voient, ils veulent faire de Melpomène une petite maîtresse et de tous ses héros des incroyables. »
i. Cette piété filiale d'Iphigénie prépare habilement le spectateur à son dévouement.
3. Les gens malheureux ne peuvent supporter les plaintes des personnes moins éprouvées qu'eux.
4. Les respects sont les soins, la déférence que l'on a pour quelqu'un. Boilcau a dit dans sa satire X :
Exiger d'un mari les respects d'un amant.
38 4 IPHIGÉNIE
Vous en pouvez gémir dans le sein d'une mère ; 500
Et de quelque disgrâce enfin que vous pleuriez, Quels pleurs par un amant ne sont point essuyés?
IPHIGÉNIE
Je ne m'en défends point : mes pleurs, belle Ériphile,
Ne tiendraient pas longtemps contre les soins d'Achille ;
Sa gloire, son amour, mon père, mon devoir ', 595
Lui donnent sur mon âme un trop juste pouvoir.
Mais de lui-même ici que faut-il que je pense ?
Cet amant, pour me voir brûlant d'impatience,
Que les Grecs de ces bords ne pouvaient arracher,
Qu'un père de si loin m'ordonnede chejcher, 600
S'empresse-t-il assez pour jouir d'une vue
Qu'avec tant de transports je croyais attendue?
Pour moi, depuis deux jours qu'approchant de ces lieux,
Leur aspect souhaité se découvre à nos yeux,
Je l'attendais partout ; et d'un regard timide 60o
Sans cesse parcourant les chemins de l'Aulide,
Mon cœur pour le chercher volait loin devant moi ^,
Et je demande Achille à tout ce que je voi '.
Je viens, j'arrive enfin sans qu'il m'ait prévenue.
Je n'ai percé qu'à peine une foule inconnue; 610
Lui seul ne paraît point. Le triste Agamemnon
Semble craindre à mes yeux * de prononcer son nom.
Que fait-il"? Qui pourra m'expliquer ce mystère?
Trouverai-je l'amant glacé comme le père ^?
Et les soins de la guerre auraient-ils en un jour 615
l.Iphigénie parle ici comme la Pauline de Polyeucte (III, iv), à Félix, son père, qui lui dit :
Vouj aimei trop, Pauline, an indigne mari ; elle répond :
Je l'ai de votre main.
2. Ce vers charmant rappelle un yers de Britannicus (IV, m) :
Je vois voler partout les :<Ears à mon passage.
3. « Une des causes de l'amour d'Iphigénie. c'est qu'Achille est de meilleure maison qu'elle ; elle est glorieuse d'une telle alliance ; vous diriez une princesse de Savoie et de Bavière qui va épouser le Dauphin de France. » C'est là une boutade de M. Taine, comme on en trouve plusieurs dans ses quatre articles sur Racine, d'ailleurs fort remarquables. Ce charmant couplet d'Iphigénie indique que ce n'est pas l'orgueil seul qui la porte vers Achille. — En ne mettant pas d's à la fin de voi. Racine ne commet pas de licence : il se conforme à l'ancienne orthographe. Voir Brilanuicus, note du vers 341 •