SCÈNE PREMIÈRE
SAZY, couchée, MANETTE, rangeani dam la chambre
MANETTE
Madame se sent-'elle mieux?
Oui, Manette. Comiais-tu rien de plus stupide que la migraine? Les autres maladies sont bêtes» celle-là est idiote. Donne-moi ma glace! Merci. Je suis jolie, aujourd'hui?
MANETTE
Madame est délicieuse.
SAZY, se souriant dans la glace
C'est presque vrail II y a des jours où je me plais beaucoup, où je voudrais bien n*être pas moi pour p>ouvoir m'aimer à mon aise. Aujourd'hui je me sens dans un de ces jours-là.
MANETTE
Madamç rccevra-t-elle?
SAZY
Mais oui, ça me distraira. Bien entendu, François dira d'abord que je suis souffrante; ça me permettra de semer les raseurs. Où est M. Santierne?
MANETTE
Dans la bibliothèque. Il fume en lisant les journaux.
SAZY Qu'il vienne me parler.
MANETTE
Bien» madame. ^
Fausse sortie.
A propos, Manette, réponds-moi franchement : que t'a dit M. Santierne depuis qu'il est ici? En huit jours» vous avez dû quelquefois causer ensemble.
MANETTE
Ohl Monsieur Santierne ne m'a guère adressé la parole que pour m'envoyer auprès de madame.
SAZY
En vérité?
MANETTE
C'est la pure vérité, madame.
SAZY
SoitI Et il a été aussi réservé... de toutes lei faiçoot?
MANETTE
D« toutas, madame. Je n'aurais pas permis...
SAZY
Enfin I... Envoia^Ie moi,
MANETTE Bien, madame.
Dis aussi à la cuisine qu'on me fasse un oeuf à la coque. Trois minutes et demie exactement Val
SQtNE II
SAZY. pms SANTIERNE
5azp, seule, s^arrange dans son lit pour recevoir com" modémenU se cale d*oreillers, consulte sa glace, tapote ses cheveux. Entre Saniiermy qui s'approche du lit et lui baise la main.
SANTIERNE
Malade? Pas sérieux? Migraine?
SAZY
Migraine et fième, l'une aggravant l'autre. Bonjour, mon petit Riquet.
SANTIERNE
Bonjour, Sazy... Tu sais» tu as tort de te laisser aller. Si tu fais la grasse journée maintenant, tu vas bientôt devenir la fort» dame, celle qui inspire le resï>ect.
SAZY
Bahl une fois n'est pas coutuoMu
SANTIERNE
Evidemment! — Et s'il vient des gens, des contemporains?
Je les recevrai.
SANTIERNE Au lit?
SAZY
Ça ne veut pas dire dans mon lit.
SANTIERNE
Je Tespère bien. Après tout, tu ne fais que reprendre une tradition du grand siècle : la ruelle...
SAZY
Tout juste...
SANTIERNE
Veux-tu quelque lecture?
SAZY
Non, je préfère ta conversation.
SANTIERNE
Tu me flattes. — A propos, tu ne m*as pas encore dit comment ton entourage avait pris la chose?
SAZY
Quelle chose?
SANTIERNE
Mon entrée sensationnelle depuis une semaine au service de mademoiselle Salanzy, Sazy pour les intimes et, pour les très intimes, Zizi.
dAZY
Mais je n*ai autorisé personne à émettre un avi« quelconque à ce sujet
SANTIERNE
Sans doute, s^m doute* Cependant...
SAZY
J*ai dit à Gorgeron : « Il m*arrive de m'ennuyei quand vous n*êtes pas là, cher ami; pour me distraire, j'ai edgagé. au mois, un charmant garçon tombé dans la débine et à qui je suis très heureuse de pouvoir rendre service. » — Il m'a répondu : « Ouais I Vous avez bien fait, Sazyl » — a Je lui ai promis quarante louis par mois pour me tenir compagnie », ai- je ajoute. — <£ Ouais! vous avez encore bien fait, Sazyl » a-t-il répondu. — Et voilai
SANTIERNE
Ouaii! Ce Gorgeron est un sage.
SAZY
C^ést un vieillard convenablement dressé, ce qui peut être est la même chose. J'ai failli, à plusieurs reprises» le balancer; ça lui a donné à réfléchir... {ApTès un temps,) Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça?
SANTIERNE
Je tje compare.
Avec>,..
SANTIERNE
...Avec une fenune que j'ai adorée.
SAZY Sale bétel Et qui çâ>
SANTIËRNE
Toi.
SAZY
Tu es un amour! — Je me fais du tort, hein? La Zizi d'autrefois...
SANTIËRNE
...Ne valait pas celle d'aujourd'hui; j'ai été volé : je t'ai connu» trop jeune.
SAZY
Presque vierge.
SANTIËRNE
Beaucoup trop neuve, en tout cas.. Tu es mille (ois plus jolie qu'alors.
SAZY
Crois-tu? Mille fois, c'est beaucoup.
Faut-il jurer?
SAZY
Inutile; tu m'avais, tu ne m'as plus, voilà tout le secret de ton optimisme actuel. — Voyons. D'abord, j*ai vieilli.
SANTIËRNE ■ ' "
Tu le crois, mais ça n'est pas sûr; d'ailleurs, moi, de mon côté... Rassure-toi. Ta beauté a toujours \è même âge que mon désir.
SAZY, un peu nerveute
Ne parlons plus de ça; je ne ^is pas pourquoi, ça m'agace.
SANTIËRNE Pas roÔmt.
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SAZY
Maïs sî. ça m'^ncrvc. El puis... (menaçante,) tu sais nos conventions? Parlons d'autre chose . je te disais donc que Gorgeron n'avait plus qu'une crainte, celle de me perdre. Ouant au feune des Bornettcs îl ignore encore ta pr(^sence îcî, puisqu'il ne revient qu'aujourd'hui de son expédition d'Ani?le^erre. D'ailleurs, celui-là est déjà un amant savant : il fait le heau et saule au commandement. Te voudrai» bien voir qu'il se permît de japper.
SANTIERNE, après un temps Et l'autre?
Quel autre?
SANTIERNE
L'autre, tu sait bien.
Mais noni
SANTIERNE Mais si ! Celui de l'autre jour, du petit bleu.
SAZY, d*un air entendu Ahl ouîl ouil
SANTIERNE Ouï, oui... Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit, celuî-là>
SAZY
Celui-là m'a dit : « Ahl tu as pris un homme de compagnie I Et c'est un de tes anciens amants! Ma chérie, tu as eu tort, très tort. Si ce n'est pas un complice, ce sera un ennemi; il se croira des droits sur toit des droits d'ancien et il fourrera son nez mal à propos dans nos petites affaires. Un homme oublie quelquefois
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qu'une femme est sa maîtresse, jamais qu'elle Ta été; il en reste toujours un peu jaloux.i. Tu verras le gâchis... etc.» etc.
^ Ah! vraiment, il a dit tout cela>
A peu près,
SANTIERNE
Et il y avait même de Vei cœiera?
SAZY
Y en avait I
SANTIERNE
Cest un monsieur très fin, ton... machin.
SAZY
L'ambre m(me.
SANTIERNE
Et qu'est-ce que tu as répondu au joli blond?
SAZY
Je lui ai répondu : « Joli blond, tu te trompes; je connais Santierne; c'est un gentleman parfaitement incapable de se permettre aucune enquête indiscrète... et castera... et estera...
SANTIERNE
Ahl vraiment!
SAZY
Oui vraiment I Là aussi il y avait de Vei calera.
Tu me combles.
SAZY, blagueuse
Maïs non, mais non; même avec de Yei cœiera, tu y perds encore.
SANTIÈRNE, riani
Teigne, va!
SAZY
Oh! teigne, moii Tu en as du toupet!
SANTIERNE, s' approchant Puis-je avoir de l'aplomb?
SAZY
Oui» mais pas d*audace.
SANTIERNE
Pourquoi pas? la fortune aime les audacieux: de Taudace, encore de Taudace, toujours de Taudacel
// Vembrasse dans le cou»
SAZY. se dégageant
Assez I Danton à la manque! Va Rasseoir. (/{ contû nue.) Mais fiche-moi donc la paix, animal! tes moustaches m*énervent; elles piquaient moins fort autrefois...
SANTIERNE, philosophiquement A force de gratter, elles ont durci.
SAZY, lut tirant les moustaches
Ça me dégoûte, ce petit balai du cœur. On ne lait jamais où ça s*est promené la veille.
SANTIERNE, malicieusement Est-ce qu*îl en a, lui, des moustaches?
60 Les amants de sazY
SAZY
Qui ça, lui?
SANTIERNE, sc reprenant
Je te demande pardon; je suis parfaitement inepte; il n*a évidemment pas de moustaches, lui, l'homme du petit bleu, puisque tu insultes celles des autres, les moustaches universelles, les miennes comprises.
SAZY Tu es bête!... Pi^, tu es ridicule,
SANTIERNE
Dis-moi comment il est, dis-le moi, dis.
SAZY, $èchement
Nom
SANTIERNE
Si, si, si, si 1 Allez, comment il est, dites, ou je ne joue plus avec vous.
SAZY, geste de la main Au revoir, au revoir.
SANTIERNE
Ohl voyons, qu'est-ce que ça peut te faire 7 Ça ne me dira pas son nom... Il est bien ?
SAZY Non, zut ! Assez !
Elle lui lance an coussin à la tête»
SANTIERNE, Vatirapani au vol
CoRune ceci, d'est gagné... le jeune homme a gagné un joli coquetier.
LES AMANTS DE èAtY 61
SAZY, un peu sur la défensive
Ah ça! mais, tu m'as l'air de te mêler en ce moment de choses qui ne te regardent guère. Ton insistance ressemble terriblement à de l'indiscrétion! Diable! Est-ce qu'il aurait raison par hasard ? Serais-tu encore jaloux ou déjà curieux ?
Tu veux rire ; je suppose que tu veux rire ; non !... Seulement, il m'intéresse... d'abord parce qu'il t'intéres" se... ensuite parce que, si je le connaissais, je sau*rais toute ton histoire d'un coup, par quels amants intermédiaires tu as passé pour en arriver à celui-là, tes grandeurs et tes décadences ; ça me ravirait.
SAZY, ironique Lee décadences surtout.
SANTIERNE, vivement
Méchante, tu ne sens donc pas combien je t'aime tou^ jours ?
SAZY, sivèremeni
Chut L
SANTIERNE
Je n'ai pas le droit de te dire que je t'aime >
SAZY
Plus le droit... Encore si ce n'était pas vrai du tout* ça ne serait qu'une impertinence ; mais comme c'est un peu vrai, c'est un manque de tact; et, dans tes nouvelles fonctions, tu peux tout te permettre, excepté de manquer de tacL
SANTIERNE C'est-à-dire ?
SAZY, sèche Cest à ne rien dire... voilà I
SANTIERNE, marchant à irœ^ers la chambre
Pum! Pum! Pum!
SAZY, taquine Tu rages.
SANTIERNE, même jeu
Pum! Puml Puml
SAZY
Arrete-toi; ne remue pas tant; tu augmentes ma mi' graine... Ehl bien! Elntends-tu?
SANTIERNE, même jeu Quoi?
SAZY
Je te dis de ne pas faire Tours davantage; ça me tape sur le système. «— Tu ne m*cntends pas?
SANTIERNE, même jeu Su si, très bieni
SAZY
Décidément, mon pauvre vieux, je crains, entre nous, que tu n*aies choisi là une profession au-dessus de tes forces. Tu ne sais pas prendre une contenance heureuse. Tu n*es pas assez anonyme; tu laisses trop voir tes sentiments personnels; tu oublies que, dans tes nouvelles fonctions, tu n'as droit qu'à un prénom quelconque et qu'il ne devrait plus y avoir de Santierne. Et tu oublies, aussi, que tu dois m'obéiri Que veux-tu? Sois assez adroit pour qu'on n'ait rien à te commander; n'attends pas, pour les satisfaire, que mes désirs soient devenus des ordres... devance-les; enfin grouille-toi, empoté, et ne fais plut le Jacques.
SANTlERNEi <e frappant la poitrinet à la blague
Jacques Gsur!
SAZY, riant
NonI Jacques Cœur était un argentiçr... toi, tu es Sansan-la-purée. Assieds-toi et qu*on n*entende plus par- 1er de toi» pour le quart d'heure.
Entre Manette,
MANETTE
Trois minutés et demie, exactement.
Elle dépose uw le lit un plateau avec un œuf à la coque; Saz}^ s'installe pour déjeuner; M (mette sort. — Scmtierne la suit des ^eux, Saz}^ le remarque,
9AZY, mangeant
Oui, oui, c'est une jolie fille, c'est entendu I En voilà des manières 1 Tu fais de Tœil à ma femme de chambre, maintenant? Ne nie pas, je t'ai vu.
SANTIERNE, un peu taquin Pourquoi nierais-je? Elle vaut la peine d'être regardée.
SAZY, sévère A deux fois; car tu sais, si tu y touches 1...
SANTIERNE, changeant la conversation C'est bon, les mouillettes?
SAZY, la bouche pleine Ça dépend.
De quoi?
SAZY
Des jours et des jaunes. {Retenant.) Si tu y touches, tu auras affaire à moi.
SANTIERNE, «mpfCWC Mais jo ne demande que ça précisément.
SAZY, sévèrement
Qwi, mit ^— ' Aimî ç'eii çojnpria» i^ te d&wdn ^^
faire du plat à ma fgmjoe de çhftpa^c»
SANTIERNE
C'est boni on n'insistera pas puisque ça te contrarie et que tu viens de me dire ; Fais-moi le plaisir de ne pas...
3A?Y, rectifiant Non, non. j'ai dit : je te détends...
SANTIERNE
Tu tiens abcelument à €e moi-là?
SAZY Oui,
SANTIERNE
Parfait I Tu as dit : je te défends; tu aurais pu dire : je te prie; tu as préféré dire : je te défends. Vous savez, elle a dit : je défends. II faut bien qu'elle en ait pour ses quarante louis par mois, la chérie.
SAZY
Monsieur mon homme de compagnie est vexé>
SANTIERNE
Moins que rien, un c^c^ de mouche, un soupir d'enfant.
MQn?.îeiir mon hommç 4^ compagnie «e dévçjcera.,. du
moins, je l'espère.
&ANTIERNE
Nous Tesperons tous.
SAZY
Monsieur mon homme de compagnie veut-il me faire la grâce de m*honpF<r d'un de ses sourires?
SANTIERNE, grimaçant Certainement.
SAZY
Merci, monsieur mon homme de compagnie, vous mr comblez... Vpule^-vous être assez aimable pour me débarrasser de ce plateau?
Saniierne se précipite et prend le plateau avec une politesse exagérée. — Entre Ftançoth