‹ theatre complet les amants de sazyChapitre 16 sur 64 · SCÈNE X SAZY, SANTIERNE · texte numérisé non relu

SCÈNE X SAZY, SANTIERNE

SAZY, à Santieme qui redresse le tableau £h bien, qu'est-ce que tu fais là?

SANTIERNE

Tu vois. Je le remets droit. Tout à Theure, pour te faire plaisir, j'avais été obligé de le mettre exprès de travers. Ah! c'est un métier trouvé pour un ancien fils de famille, déplaceur de tableaux médiocres aux moments opportuns.

SAZY, gentille

Voyons, en conscience, je lui devais bien ça, à ce pauvre des Sornettes.

SANTIERNE

Ça? ça quoi? — Et puis, pour l'instant, laisse ta conscience tranquille et permets«moi de ne pas 'apprécier.

// est très nerveux,

SAZY, encore gentille

Hein! Es-tu assez peu philosophe, malgré tes gasconnades! Tu as des énervements d'oisif provoqués par des scrupules de rentier! Et ça se dit fort! Et ça se prétend blindé! Tu n'es et ne seras jamais qu'un bourgeois désaffecté, mon pauvre Riquetl

SANTIERNE

Tu as raison et je m'en aperçois moi-même ; finalement je fais un gens de maison pitoyable.

SAZY

Et, ce qui est pis, un ironiste sans envergure. Voyoas! est-ce qu'on s'ennuie ici?

SANTIERNE

Pas une seconde.

Il y a vraiment de quoi se distraire et s'amuser pour un observateur.

9ANTIERNE Sans doute.

SAZY

Alors si tu nés pas tout à fait vidé des combles, de quoi te plains^-tu?

SANTIERNE, net

De mille choses. D'abord, pour bien jouer ce jeu^là» il faudrait avoir en main tous les atouts.

SAZY

Que veux-tu dire?

SANTIERNE Il y a des cartes que tu me caches.

SAZY, agacée Encore !

SANTIERNE, vivement d^dc près

C'est lui, n'est-ce pas, qui est venu tout à l'heure, j'en suis sûr?

SAZY

Eh! bien! oui, là, c'est lui! Es-tu content? Et puis après? Tu ne vas pas un peu me ficher la paix à son sujet?

Alors, il vient te relancer jusque chez toi ! Il en a de l'aplomb! Mais, malheureuse, si ton Gorgeron vous avait surpris... C'est dans ton intérêt, remarque, ce que je te dis là! «

SAZY, posément ^

Evidenmient! Elh! bien, si mon Gorgeron nous avait surpris, j'aurais présenté le petit comme un de tes amis. Voilà!

SANTIERNE, MUfsautani Ah! par exemple I il n'aurait plus manqué. que cela.

SAZY, cj^iquement

Il faut bien que tu me serves à quelque chose après tout!

SANTIERNE, avec quelque amertume

Après tout! c*est énorme. Tout de même, tu devrais avoir un peu plus de respect du passé... de nous... Songe que je t*ai aimée... Tu es même la seule femme que j*aie jamais aimée.. >

SAZY, ironique Comment donc!

SANTIERNE

Tu en doutes?

SAZY, même jeu Que neimi!

SANTIERNE

Seulement, toi, tu as tout oublié; dès qu'elles aiment ailleurs, les femmes sont si ingrates!

SAZY

Pas tant que celai La preuve, c'est que tu es ici.

SANTIERNE

Oui, seulera^it tu me donnes déjà presque envie de m'en aller.

SAZY

Non, vrai?

SANTIERNE

Vrat* J< sent que tu ne m'aimes plut du tout et j 'enrage. Oh! sons doute tu me plains; tu as de bons sentiments pour moi; mais, veux-tu que je te dise? tu m'as

LES AMANTS DE SAZV Vt

recueiUu non accueilli à bras ouverts, ta amie; tu as été heureuse de me rendre service en me donnant asile; tu ne t'es pas fait plaisir à toi-même; tu as agi par pitié affectueuse, non par élan irrésistible; et ça aussi, ça m'irrite et ça me fait du chagrin et je voudrais m*en aller tout de suite, parce que je suis sûr que, si je reste, je vais être très malheureux.

SAZY, encore ironique Tant que cela?

SANTIERNE, avec une légère tisieue Tu as tort de blaguer ; c'est très sérieux, je te le jure.

SAZY, bon garçon

Alors, vrai de vrai, là, entre nous, tu serais encore assez godiche pour m'aimer pour de bon ? Ça ne te suffit donc pas que je t'aie ruiné une fois ? Il te reste juste la peau et les os, la peau surtout, et tu réclames ?

SANTIERNE

Que yeux-tu, c'est plus fort que moi, je suis incor<« rigible I

SAZY

Ainsi donc, grand serin, tu trouves que je ne t'ai pas fait encore assez de mal ? Si je ne te torture pas jusqu'à ta dernière heure, ça ne comptera pas ! Décidément tu es trop bête.

SANTIERNE

Certainement je suis bête et ridicule et c'est bien fait l car il faut être stupide pour avoir consenti à m'installer. ici, près de toi ; à vivre dans ton intimité ; à voir, sou mon nez, tous les autres privilégiés, tandis que moi seul, bernique! moi qui dans le temps... Non, vois-tu, c'est au-

dessus de mes forces; je ne peux pas, je ne peux pas ; malgré moi, je me rappelle ce que j'ai été autrefois ; je constate ce qu'ils sont, eux, aujourd'hui et alors...

SAZY Tu rages ?

SANTIERNE

C'est possible, mais je souffre aussi.

Crétin !

SANTIERNE, s emballant et furieux de s'emballer

Oui, oui, crétin, double crétin, idiot! A mon âge, on ne fait plus de ces sottises-là ; on ne se met pas dans des situations ausssi parfaitement grotesques ! On ne joue pas un jeu aussi louche où on frise les pires choses, pour aboutir... à quoi, je te le demande ? A ça ! A cette scène d'une absurdité sans nom! Parbleu! Je m'en rends compte maintenant; je t'aimais toujours sans le savoir. Oui parfaitement, je t'aime toujours! il m'a fallu huit ans pour croire que je t'avais oubliée et huit jours pour m'apercevoir qu'il y a des femmes qu'on n'oublie pas, malgré tout. Mais prie-moi donc une fois pour toutes d'aller t'aimer ailleurs ; c'est tout ce qui te reste à faire ; casse-moi aux gages, puisque nous avons à nous deux inventé cette chose admirable, de faire de Santierne le larbin de Sazy. (Sous le nez,) Tu entends, je t'aime, je te le dis, je te le crie, pour que tu me chasses de chez toi; et tu ne me pardonneras pas cette inconvenance, pas du tout parce que je t'ai désobéi, mais bien parce que tu en aimes un autre en cachette et que ça te gêne que je le sache et que ça t'offense que j'en sois jaloux.

SAZY, sonnant Tais-toi; pas un mol de plus; cette fois je t'en voudrais

et ça finirait mal. {Santierne s'approche d'elle et veut lui prendre la main.) Non, non, laisse-moi, ne me prends pas la main, je te giflerais ! Tu es un imbécile, mon petit. Des scènes de jalousie, de toi! Ah! ça, par exemple, ce serait le comble ! mais tu sais, ça va changer et dès ce soir ou sinon... ça ne tramera pas.

Elle fait un geste coupant.

SANTIERNE

Ma foi, je ne demande pas mieux! Au point où en sont les choses!...

Entre Manette. Santierne remonte en la regardant.

SCËNE XI Les mêmes, MANETTE

MANETTE " Madame a sonné ?

SAZY Oui, j'étouffe. Donne-moi une autre liseuse.

SANTIERNE, à part

Cette petite Manette, tout de même, est-elle gentille et reposante, elle!

SAZY Quelle heure est-il. Manette ?

MANETTE Quatre heures et demie, madame. ^

M. Gorgeron nt saurait tarder à venir. {A Santierne.) Toi, Tautrc, retourne-toi.

SANTIERNE, se retournant brusquement

Encore! Mais, cette fois, madame craint sans doute que je ne sois changé en statue de poivre!

SAZY, tout en se changeant

Si tu finissais par devenir raisonnable tout de même, on pourrait peut-être te confier Jack, Tété, à Montgeron, pendant les vacances ; tu lui donnerais des répétitions.

SANTIERNE, ironique

D'histoire de France et de calcul ; mais certainement ! je n'aurais qu'à rapprendre mon calcul et mon histoire de France.

SAZY

Tout simplement.

SANTIERNE, même jeu Tout simplement! Autant demander à Manette...

MANETTE, vivement

Je vous en prie, monsieur Santierne; je ne vous dis rien, n'est-ce pas 7 laissez-moi tranquille.

SANTIERNE Ça n'était pas bien méchant. Manette.

MANETTE

Que madame prie M. Santierne de ne pas s'occuper

de ,moi; je ne lui dis rien; je ne lui demande rien.

', -l! peut bien me laisser faire mon ouvrage tranquillement.

Pourquoi 8*attaque-t-il à moi ? Parce qu'il n*a rien à faire sans doute.

SANTIERNE Vous êtes sévère, mademoiselle Manette.

MANETTE

Je serai reconnaissante à Madame de ne p^s permettre que ça continue; je sens que je ne pourrais pas le supporter et que ça finirait mal; j'aimerais mieux plutôt m*en aller tout de suite. Ainsi!...

SAZY, surprise

Comme te voilà nerveuse. Manette. M. Santierne ne t'avait rien dit de blessant; mais, rassure-toi; il ne t'adressera plus la parole, si ça te choque.

MANETTE

Ça ne me choque pas, ça me contraint.

SAZY

Va, c'est bien, je n'ai plus besoin de toi. {Manettt sort. — A Santierne, sèchement.) Qu'est-ce qu'il y a entre vous ?

SANTIERNE

Rien, je te jure.

SAZY

Tu lui as fait la cour, c'est visible!

SANTIERNE Tu es folle, puisque...

SAZY

Tu sais, ça, je ne le tolérerai pas; je t'ai prévenu.

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