‹ theatre complet les amants de sazyChapitre 19 sur 64 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

Jack AU /ever du rideau est assis à la table de gaudie. Il tourne le dos à la maison et lit avec une grande attention en tirant la langue. Corgeron arrive à pas de loup derrière Jack*

JACK, lisant, puis CORGERON

CORGERON» descendant doucement Qu'est-ce que tu lis de beau, mon petit Jack ?

JACK, sautant

Ahl Tu m*a9 fait peur. Et puis qu'est-ce que ça peut bien te faire? Enfin, tu y tiens? {Ouvrant le livre à la première page.) C'est les Enfants du Capitaine Crant. Là, es-tu content ?

GORGERON

Et ça t*amu8e ?

JACK

Parbleu! Sinon, je ne moisirais pas dessus.

' GORGERON

Tu ne veux pas dire : parbleu! mon parrain.

JACK

Sftr que non. Tu n'es pas mon parrain; d'abord tu ne m'es rien de rien; tu n'es qu'un ami de Zizi et encore je ne sais vraiment pas pourquoi elle a de l'amitié pour toi.

GORGERON

Je t'expliquerai cela plus tard. Voyons ! tu peux bien m'appeler ton parrain, Jack. Qu'est-ce que ça peut te faire! Ça te coûterait si peu et ça me ferait tant de plaisir.

JACK

Zut ! Laisse-moi lire tranquille !

GORGERON, z a^zt^ani

Ecoute, Jack ; si tu veux fermer ce livre pendant dix minutes, dix minutes seulement, — ça n'est pas long, dix minutes — et causer avec moi, je te donnerai dix autres livres, bien plus beaux que fc5 Enfants du Capitaine Crant,

JacK, hésitant

Vrai ?

GORGERON

Parole d'honneur.

JACK, fermant le livre, mais gardant sa page Je veux bien alors, mais c'est promis ?

GORGERON, étendant la main Jure î

JACK

Qu'est-ce qu'il faut faire maintenant >

GORGERON, s' asseyant

Viens ici. Je désire le parler un peu, je ne te vois jamais.

JACK

Dix minutes, pas plus, tu sais. Je tiens ma page. Regarde ta montre...

GORGERON

Soit! Tu vois, i! est deux heures cinquante.

JACK

Alors jusqu'à trois heures! Quand la grande aiguille sera sur XII... Non, laisse la montre sur la table.

GORGERON

Tu n'es pas gentil. Tu me mesures le temps comme si tu n'étais pas en vacances. Pourtant tu en as tout plein de temps à loi. Enfin! Dis-moi, Jack, es-tu heureux ici ?

Très heureux. Zizi est si gentille et San-San si drôle! Je l'aime beaucoup, San-San, tu sais ; il me fait travailler comme j'aime. Ça m'amuse tellement que ça ne me paraît presque pas du travail avec lui. Il me raconte des histoires magnifiques, oh! mais! magnifiques, comme dans les livres. II m'apprend des choses aussi, l'histoire de France, le calcul. Enfin, il y a le jardin, où on peut abîmer tout ce qu'on veut sans être grondé. Pour sûr que j'aime mieux ça que la boîte.

GORGERON

Et moi ! Reponds franchement, tu ne m'aimes pas î

JACK

Comme ça.

GORGERON

C'est-à-dire... pas beaucoup?

JACK Non, pas beaucoup.

GORGERON Pourquoi ?

JACK

Parce que... parce que tu es vieux.

GORGERON, riant Pourtant, je suis gentil avec toi.

JACK

Oui, oui, souvent même San-San est moins gentil que toi et je l'aime plus. Elxplique ça.

GORGERON

C'est malheureux, Jack, que tu ne m'aimes pas. Parce que, vois-tu, j'ai eu un fils dans le temps.. < Oh! il y a très longtemps — je n'étais pas vieux alors — et je n'en ai plus; alors, je t'aurais demandé de devenir mon fils, plus tard, un jour, si tu avais d'abord été un bon filleul... Je t'aurais adopté; je t'aurais laissé toute ma fortune et elle est très grosse, ma fortune...

JACK Ah!

GORGERON

Tu aurais été très riche, tu sais, tro« riche, un jour...

tOé LES AMAKtS DE SAZY

JACK, ému

Ahl... Très riche, très riche, aussi riche que les gens des contes? J'aurais fait tout ce que j'aurais voulu?

GORGERON Tout.

JACK

Mais alors... je crois que je t*aime beaucoup tout de même, parrain.

GORGERON

Mais non, je suis trop vieux. Je n'ai pas rajeuni depuis tout à l'heure, je suppose; au contraire, j'ai encore vieilli un peu, un tout petit peu. Tu m'aimes donc encore un peu moins. C'est malheureux, Jack, très malheureux. Mais c'est de ta faute; tu ne m'aimes décidément pas assez pour que je fasse de toi mon fils. Je le regrette beaucoup; car si je ne te plais pas, toi, tu me plaisais.

JACK

Oh! tu ne me déplais pas tant que ça. Et puis, voistû, je voudrais tant pouvoir faire tout ce que je voudrais! Ça me ferait tant de plaisir que je crois que je t'aimerais de toutes mes forces, pour toute la vie.

GORGERON, lui montrant la montre Regarde.

JACK

Quoi?

GORGERON

L'aiguille.

JACK Eh bien! Et après?

GORGERON Elle est sur XII. Tu avais dix minutes pour faire ta

fortune, Jack. Les dix minutes sont passées; il est trois heures. C'est toi-même qui as fixé le temps. Pour aujourd'hui, c'est manqué... Un autre jour...

JACK, suppliant Oh! parrain!

GORGERON, Se levani Un autre jour, un autre jour...

JACK, rageant

Je comprends pourquoi je ne t'aime pas. Tu n'es pa^ seulement vieux et laid — car je ne t'ai pas dit tout \ l'heure que tu étais laid, mais tu es très laid aussi, tu sais — tu es encore très méchant, très méchant... et je te déteste.

GORGERON, doucement

Sais-tu ce qui m'a rendu méchant, Jack? C'est d'être très riche. J'ai toujours été laid; je suis devenu vieux; je pouvais être bon. Eh bien! non, je suis méchant; tu vois, l'argent m'a rendu méchant; aussi, je veux que tu restes pauvre, Jack, par amitié pour toi, pour que tu sois bon, pour que tu deviennes un Jack exquis, délicieux! Au revoir. Tu avais gardé ta page, n'est-ce pas? Reprends ton livre, maintenant, mon petit chéri.

JACK, lançant au loin le livre avec rage Non, il m'ennuie, il m'ennuie.

GORGERON Je t'en ai promis dix autres, rappelle-toi.

JACK

Non, non, je n'en veux pas; je ne veux rien de toi. Va-t'en.

GORGERON

Je ta en vais, Jack, puisque tu me chasses. {Mj^stérieusement) Ne m'as-tu pas 'reconnu? Je suis le mauvais sorcier des contes. Heureusement, Zizi est la bonne fée, et San-San*.. Ah! San-San... celui-là!

// & éloigne dans le jardin à petits pas.

JACK, éclatant en sanglots et appelant San-San! San-San!

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