SCENE PREMIÈRE
Jack AU /ever du rideau est assis à la table de gaudie. Il tourne le dos à la maison et lit avec une grande attention en tirant la langue. Corgeron arrive à pas de loup derrière Jack*
JACK, lisant, puis CORGERON
CORGERON» descendant doucement Qu'est-ce que tu lis de beau, mon petit Jack ?
JACK, sautant
Ahl Tu m*a9 fait peur. Et puis qu'est-ce que ça peut bien te faire? Enfin, tu y tiens? {Ouvrant le livre à la première page.) C'est les Enfants du Capitaine Crant. Là, es-tu content ?
GORGERON
Et ça t*amu8e ?
JACK
Parbleu! Sinon, je ne moisirais pas dessus.
' GORGERON
Tu ne veux pas dire : parbleu! mon parrain.
JACK
Sftr que non. Tu n'es pas mon parrain; d'abord tu ne m'es rien de rien; tu n'es qu'un ami de Zizi et encore je ne sais vraiment pas pourquoi elle a de l'amitié pour toi.
GORGERON
Je t'expliquerai cela plus tard. Voyons ! tu peux bien m'appeler ton parrain, Jack. Qu'est-ce que ça peut te faire! Ça te coûterait si peu et ça me ferait tant de plaisir.
JACK
Zut ! Laisse-moi lire tranquille !
GORGERON, z a^zt^ani
Ecoute, Jack ; si tu veux fermer ce livre pendant dix minutes, dix minutes seulement, — ça n'est pas long, dix minutes — et causer avec moi, je te donnerai dix autres livres, bien plus beaux que fc5 Enfants du Capitaine Crant,
JacK, hésitant
Vrai ?
GORGERON
Parole d'honneur.
JACK, fermant le livre, mais gardant sa page Je veux bien alors, mais c'est promis ?
GORGERON, étendant la main Jure î
JACK
Qu'est-ce qu'il faut faire maintenant >
GORGERON, s' asseyant
Viens ici. Je désire le parler un peu, je ne te vois jamais.
JACK
Dix minutes, pas plus, tu sais. Je tiens ma page. Regarde ta montre...
GORGERON
Soit! Tu vois, i! est deux heures cinquante.
JACK
Alors jusqu'à trois heures! Quand la grande aiguille sera sur XII... Non, laisse la montre sur la table.
GORGERON
Tu n'es pas gentil. Tu me mesures le temps comme si tu n'étais pas en vacances. Pourtant tu en as tout plein de temps à loi. Enfin! Dis-moi, Jack, es-tu heureux ici ?
Très heureux. Zizi est si gentille et San-San si drôle! Je l'aime beaucoup, San-San, tu sais ; il me fait travailler comme j'aime. Ça m'amuse tellement que ça ne me paraît presque pas du travail avec lui. Il me raconte des histoires magnifiques, oh! mais! magnifiques, comme dans les livres. II m'apprend des choses aussi, l'histoire de France, le calcul. Enfin, il y a le jardin, où on peut abîmer tout ce qu'on veut sans être grondé. Pour sûr que j'aime mieux ça que la boîte.
GORGERON
Et moi ! Reponds franchement, tu ne m'aimes pas î
JACK
Comme ça.
GORGERON
C'est-à-dire... pas beaucoup?
JACK Non, pas beaucoup.
GORGERON Pourquoi ?
JACK
Parce que... parce que tu es vieux.
GORGERON, riant Pourtant, je suis gentil avec toi.
JACK
Oui, oui, souvent même San-San est moins gentil que toi et je l'aime plus. Elxplique ça.
GORGERON
C'est malheureux, Jack, que tu ne m'aimes pas. Parce que, vois-tu, j'ai eu un fils dans le temps.. < Oh! il y a très longtemps — je n'étais pas vieux alors — et je n'en ai plus; alors, je t'aurais demandé de devenir mon fils, plus tard, un jour, si tu avais d'abord été un bon filleul... Je t'aurais adopté; je t'aurais laissé toute ma fortune et elle est très grosse, ma fortune...
JACK Ah!
GORGERON
Tu aurais été très riche, tu sais, tro« riche, un jour...
tOé LES AMAKtS DE SAZY
JACK, ému
Ahl... Très riche, très riche, aussi riche que les gens des contes? J'aurais fait tout ce que j'aurais voulu?
GORGERON Tout.
JACK
Mais alors... je crois que je t*aime beaucoup tout de même, parrain.
GORGERON
Mais non, je suis trop vieux. Je n'ai pas rajeuni depuis tout à l'heure, je suppose; au contraire, j'ai encore vieilli un peu, un tout petit peu. Tu m'aimes donc encore un peu moins. C'est malheureux, Jack, très malheureux. Mais c'est de ta faute; tu ne m'aimes décidément pas assez pour que je fasse de toi mon fils. Je le regrette beaucoup; car si je ne te plais pas, toi, tu me plaisais.
JACK
Oh! tu ne me déplais pas tant que ça. Et puis, voistû, je voudrais tant pouvoir faire tout ce que je voudrais! Ça me ferait tant de plaisir que je crois que je t'aimerais de toutes mes forces, pour toute la vie.
GORGERON, lui montrant la montre Regarde.
JACK
Quoi?
GORGERON
L'aiguille.
JACK Eh bien! Et après?
GORGERON Elle est sur XII. Tu avais dix minutes pour faire ta
fortune, Jack. Les dix minutes sont passées; il est trois heures. C'est toi-même qui as fixé le temps. Pour aujourd'hui, c'est manqué... Un autre jour...
JACK, suppliant Oh! parrain!
GORGERON, Se levani Un autre jour, un autre jour...
JACK, rageant
Je comprends pourquoi je ne t'aime pas. Tu n'es pa^ seulement vieux et laid — car je ne t'ai pas dit tout \ l'heure que tu étais laid, mais tu es très laid aussi, tu sais — tu es encore très méchant, très méchant... et je te déteste.
GORGERON, doucement
Sais-tu ce qui m'a rendu méchant, Jack? C'est d'être très riche. J'ai toujours été laid; je suis devenu vieux; je pouvais être bon. Eh bien! non, je suis méchant; tu vois, l'argent m'a rendu méchant; aussi, je veux que tu restes pauvre, Jack, par amitié pour toi, pour que tu sois bon, pour que tu deviennes un Jack exquis, délicieux! Au revoir. Tu avais gardé ta page, n'est-ce pas? Reprends ton livre, maintenant, mon petit chéri.
JACK, lançant au loin le livre avec rage Non, il m'ennuie, il m'ennuie.
GORGERON Je t'en ai promis dix autres, rappelle-toi.
JACK
Non, non, je n'en veux pas; je ne veux rien de toi. Va-t'en.
GORGERON
Je ta en vais, Jack, puisque tu me chasses. {Mj^stérieusement) Ne m'as-tu pas 'reconnu? Je suis le mauvais sorcier des contes. Heureusement, Zizi est la bonne fée, et San-San*.. Ah! San-San... celui-là!
// & éloigne dans le jardin à petits pas.
JACK, éclatant en sanglots et appelant San-San! San-San!