SCÈNE m SANTIERNE. MANETTE
MANETTE, à mi-Voix Vous êtes seul?
SANTIERNE Oui, Manette. Tu as à me parler?
MANETTE
Oui.
SANTIERNE Qu'est-ce que tu as? On dirait que tu as pleuré?
MANETTE Oui.
SANTIERNE
A cause de moi?
MANETTE
Oui.
SANTIERNE Qu'est-ce que je t'ai fait?
MANETTE
Vous m' avec fait que vous m'arec menti, monti comme il n'est pas permis, quand vous m'avez dit que vous m'aimiez, menti comme si vous étiez un paysan de chez nous et pas un monsieur ; vous ne m'aimez pas ; vous ne m'avez jamais aimée: vous n'avez jamais aimé que
Madame. Ne dites pas non! J'en suis sûrel Hier soir, vous êtes restés seuls tous les. deux dans le salon. J'ai entendu comme vous lui parliez.
SANTIERNE Tu écoutes aux portes, maintenant?
MANETTE
Tiens! c'était pour savoir I j'avais le droit de savoir.
SANTIERNE
Je te jure, Manette, que tu m'as toujours plu, et que tu me plais encore beaucoup.
MANETTE
Oui, c'est possible, aux heures où vous n'avez rien de mieux à faire; je ne suis pas laide, parbleu; vous voudriez bien m'aimer; ce serait plus commode; mais vous ne m'aimez tout de même pas; ça ne se commande pas, ces choses-là. Ah! vous êtes-vous assez raillé de moi!
SANTIERNE
Tu es injuste. Je ne me suis pas moqué de toi. Je me suis laissé prendre vraiment, tu sais... Tu étais si jolie!
MANETTE
Ce n'était pourtant pas ma faute.
SANTIERNE
Je n'ai pas fait exprès non plus, je te jure, d'avoir du plaisir à le remarquer et à te le dire.
MANETTE
Et xnaintMiant, vouë pouvez être c«;»niAnt, je vais m'en aller.
SÀNTIERNE
Tu vas t'en aller. Manette? c'est sérieux?
// veut lui prendre la main, elle la retire,
MANETTE
Ouï, je veux m'en aller et vous ne me suivrez pas, n'est-ce pas? (// ne répond pas,) — Ah! vous voyez bien! — Mais j'en ai assez; je ne peux plus vivre cette viejà. Je sens que je jalouse madame ; il y a des moments où j'ai comme des envies de la battre, à cause de vous. Et dire que je ne sais même pas. si ce que j'ai pour vous, c'est que je vous déteste ou que je vous aime !
SANTIERNE
Oh! si tu hésites, c'est que tu m'aimes encore un peu. Alors reste. Manette, ne t'en va pas; moi aussi je serai malheureux si je te perds; je t'aime bien, tu sais, autrement que ta maîtresse, mais beaucoup aussi, je t'assure; allons, tu ne t'en iras pas. Manette; ce n'était là qu'une^ menace.
MANETTE
Du tout, du tout, je m'en irai. Bien sûr que je m'en irai... et pas plus tard qu'aujourd'hui... et je dirai pourquoi à madame encore! Je veux qu'elle sache tout et qu'elle vous en veuille et qu'elle ne vous le pardonne jamais...
SANTIERNE
Tu sais bien qu'elle ne m'aime pas. Tu ne lui feras donc aucune peine, tandis qu'à moi...
MANETTE
Tant mieux! Je voudrais que vous soyez trè« malheureux à cause de moi! Et puis, avec ça que ça ne lui fera pat de chagrin! Elle sera très mortifiée que vous
1 f 6 LES AMANTS DE SAZY
m'ayez fait la cour, à moî, en même temps qu'à elle. Elle n*a pas besoin de vous aimer pour être embêtée. Toute femme, à sa place, ragerait, j'en suis sûre. Et si ça peut vous l^rouiller avec elle, je serai ravie.
SANTIERNE
Tu feras comme tu voudras, Manette; si tu veux t'en aller, tu es libre; je ne peux pas te prendre à bras-lecorps pour t'en empêcher! J'en serai désolé, vraiment; je t'assure, je t'aimais bien... Et maintenant, il arrivera ce qui doit arriver; j'y suis résigné d'avance.
MANETTE
Ce qui est arrivé ne serait pas arrivé, pour sûr, si vous ne m'aviez pas trompée comme il n'est pas permis.
Elle renifle en pleurnîchant.
SANTIERNE
Je ne t'ai pas trompée, ma petite Manette, quoi que tu en penses. Croîs-moi, je te parle sincèrement. Toutes les fois que je t'ai dit que je t'aimais, je ne te mentais pas; je cherchais à me tromper moi-même sans doute; je parlais comme je croyais penser.
MANETTE, même jeu
Tandis que moi, bête que j'étais, je vous croyais tout uniment
SANTIERNE
Oui, j'ai été coupable envers toi, je le reconnais. Oh! je ne te donne pas ma nature pour une belle nature. Elle vaut ce qu'elle vaut... pas cher. Mais va! ce n'est pas tout à fait ma faute. La vie que j'ai menée et que je n'ai pas choisie a fait de moi l'être indécis, incowtant et médiocre dont tu as eu la faiblesse de t'éprendre. Si j'étais riche, je t'emmènerais d'ici et l'on pourrait peut-
LES AMANTS bÊ SA2Y 117
être essayer de vîvrc ensemble. Maïs je, n'aî plus rîen i t'offrîr que la mîsère, ma pauvre petite; Je ne te I*ofre pas. Je ne saurafs même pas l'apprendre comment la supporter.
MANETTE, même jeu
C'qu'il faut être dînde tout de même pour avoû de la faiblesse et de l'indulgence avec des hommes comme vous!
SANTIERNE
Oublî«-moî. Je ne mérite pas qu'on soufFre à cause de moi.
MANETTE, même j^u
C'est facile à dire : oublîe-moî. II faudrait que vous m'appreniez à vous oublier conmie vous m'avez appris à vous aimer.
Prends garde, on vient. A tout à l'heure... Mais réfléchis encore, n'est-ce pas?
Elle sort par le fond.
SANTIERNE, seul
Pour la première fois de ma vie peut-être. Je viens d'avoir le regret de ne pas savoir travailler. Comme on change en vieillissant, même en vieillissant mal!