SCENE V
Les mêmes, LANDELLE
LANDELLE, S approchant de Lucienne qui tremble comme une feuille et qui s* efforce de sourire
G)niment êtes-vous. ma chère amie? (// veut lui baiser la main. Elle la retire.)
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LUCIENNE
Bien, trèi bien. Ja vous remercie^
tANDELLE
A la bonne heure I {Prenant la main que lui tend simplement Hellouin.) Vous voyez, cher ami, j'accours. Je suis à votre entière disposition.
Vous êtes on ne peut plus aimable. Tout à l'heure. Il montre Lucienne.
LUCIENNE, tes émue. Se levant
Vous permettez que je vous laisse... Je suis un peu souffrante... Vous m'excuserez, n'est-ce pas?
LANDELLE
Mais certainement
Elle a à ce moment une défaillance. Lxmdelle se précipite.
' LUCIENNE
Non, pas vous! Jacques, aide«-moi.
HELLOUIN, à LandeLlc
Je reviens tout de suite.
Hellouin la soutient; Lucienne sort lentement après avoir jeté un long regard à Landelle qui fait semblant de n avoir rien remarqué. Il reste seul un instant Hellouin rentre aussitôt.
5CÊA^£ VI LANDELLE. HELLOUIN
LANDELLE Rien de grave?
Non, rien. Une légère défaillance... Mais asseyez- Yous donc, cher ami?
LANDELLE
Volontiers.
// s'as^ed. Hdlouin lui ofrc une cigcareite. Il accepte. Tou$ les deux se mettent à fumer.
HELLOUIN Vous avez quelques minutes à m'accorder?
LANDELLE
Certes.
HELLOUIN
Peut-être me sacrifiez-vous vn temps précieux que vous deviez coasacrier à une personne...
I-ANDELLE
Du tout, cher ami, du tout; nous devons déjeuner ensemble; mais pourvu que je «oie chez elle ik midi et demie*. •
306 * CŒURAGSUR
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HELLOUIN, très simple
Vous y serez. {// s*assied à son tour,) Voilà le service que je réclame de votre amitié. U est délicat. Depuis quelques mois» depuis Tété dernier, je crois, une grande intimité s*est établie entre ma femme et vous. Vous la voyez souvent.
LANDELLE C'est exact.
HELLOUIN
Vous êtes devenu Tun de ses amis les plus dévoués. Vous avez eu ainsi avec elle de plus longues conversations que je n*en ai eu moi-même. Ohl si! ces choses-là sont constantes. Les femmes trouvent plus de plaisir à causer avec un ami ,qu*avec leur mari. Le mari est toujours là; l'ami n'y est que quelquefois; c'est une grande supériorité.
LANDELLE, %oùtianl Vous exagérez!
HELLOUIN, avtt htaucoup d*aisanee
Non, mon cher, notre rôle est terriblement difficile et nous y sommes presque tous mauvais.
LANDELLE
Vous êtes trop modeste.
HELLOUIN
Or, ma femme souffre moralement pour des raisons qui nous échappent, au docteur et à moi. Pouvez-vous me révéler les causes de son chagrin? Vous (tes la Mule personne à qui elle ait pu les confier.
CŒUR A C<EUtt 301
UANDELLE
Malheureusement noD, mon cher ami. Votre femme ma témoigné, en câet. beaucoup d'amitié ces derniers temps. Mai* elle ne m*a jamais fait connaître les motifs qu'elle pouvait avoir d'être soucieuse, triste ou bouleversée. Je suis donc incapable de vous renseigner et vous m'^en voyez désolé.
HELLOUIN, se levant et marchant avec agitation
Moins que moi, je vous assure, car il ne nous est plus possible d'attendre. Si nous n'intervenons pas à temps, elle est condamnée. Il s'agit en ce moment, pour elle, d'une question de vie ou de mort.
LANDELLÊ Je ûe puis vous croire.
HELLOUIN, net
Il faut me croire. Ecoutez, Landelle, puisque vous ne pouvez pas me renseignât, vous allez peut-être m'aider à pénétrer un mystère qui nous mettrait sur la voie.
LANDELLE, étonné Un mystère >
' HELLOUIN
Voici. Tout à rheure, j'ai trouvé ici, à terre, un billet des plus énigmatiques. L'écriture en est informe, le sens obscur. C'est certainement ma femme qui a laissé tombé ce papier, car elle seule est entrée dans ce salon, ce matin. Mais qui le lui a remis et quelle en est la signification? Autant de questions que je vous serais reconnaissant de m'aider à élucider.
V LANDELLE
Très vtôlontiers» Voulez-vous me confier ce billist?
Le voici, ou plutôt non; je vais vous le lire d'abord; car vous perdriez un temps précieux à le déchiffrer, (c Je sors de chez Elle. » Elle avec un grand E et soU" ligné. « Elle Taime. Je n*ai pas pu la fléchir. Tout espoir de ce coté est perdu. Défends-toi autrement. » Aucune signature, bien entendu. Votre impression d'abord. {Il lui montre le billeL) C'est une femme, n'est-ce pas, qui a écrit ce billet?
LANDELLE
C*ett assez probable^
HELLOUIN, catégorique
C*est sûr. D'ailleurs, cette femme n'a pas dissimulé volontairement son écriture. Si les lettres sont mal formées, c'est qu'elle était très émue.
LANDELLE C'ifit vraisemblable.
HELLOUIN, catégorique
C'est sûr; Or, la femme qui a écrit ce billet, en tremblant,' n'est et ne peut être qu'une amie intime de ma femme, puisqu'elle la tutoie : « Défends-toi autrement »
LANDELLE C'est assez logique.
HELLOUIN. catégorique
C'est sûr. Je cherche donc parjni les amies de ma femme et comme je n'en connais qu'une qui soit assez intime avec elle pour la tutoyer, j'en conclus que ce billet « iti écrit par elle, c'est-à^Urc par M"^ Moraîn.
LANDE^LE C'est possible.
HELLOUIN, catégorique
C'est sûr. Aussitôt tout s'explique. Ma femme aime un homme qu'une autre "femme aime également et lui enlève. M*"^ Morain, ce matin même, a vu cette femme, la rivale de la mienne; elle a essayé de la fléchir et a échoué. Voilà ce que m'apprend ce billet providentiel. Mais il ne me révèle pas le nom de l'homme. Landelle, aîdez^moi à le découvrir.
LANDELLE
Je vous asîure... cela m'est impossible^., je ne vois pas . . .
HELLOUIN
Soit! Je suis donc forcé de limiter mes recherches aux données qui me sont connues. Or, je vous livre là le résultat brutal des réflexions qui se sont imposées à moi; le seul homme que cet ensemble de circonstances peut désigner, c'est vous.
LANDELLE Moi? C'est de la folie! Alors, vous croyez?...
HELLOUIN
Je ne crois rien. J'essaye de me rendre compte. Remarquez que, même si mes suppositions sont fondées, vous pouvez n'avoir rien à vous reprocher vis-à-vis de moi. D est possible qu'à votre insu, ma femme ait conçu pour vous un sentiment qu'elle ne vous ait jamais avoué, qu'elle ait confié seulement à sa meilleure amie et qui soit si violent, «i exclusif qu'elle n'ait pat pu supportdr ridée de votre mariage. Cela est possible et, si cela est,
304 CŒUR A CŒUft
je ne vois pas pourquoi vous craindriez d*avoir rien perdu de mon estime; on n*est pas responsable du mal qu'on fait involontairement.
LANDELLE
Ah! Je suis heureux de vous entendre parler ainsi, mon cher. Un instant, j'avais cru... j'avais pu craindre que vous n'ayez» sur de simples hypothèses, conçu à mon endroit des soupçons injustes ; mais je vois que la noblesse» la générosité de vos sentiments...
HELLOUIN, brusquement
Ne me faites pas meilleur que je ne suis; j'ai été amené à vous soupçonner, à vous accuser, à vous juger sévèrement; je vois que je me suis trompé; je vous en. demande pardon.
LANDELLE
Vous êtes trop délicat, mon cher, et trop scrupuleux.
HELLOUIN, avec intention
On ne lest jamais trop... Votre main alors, et qutt ce mauvais souvenir soit effacé.
LANDELLE
Bien volontiers. {Hellouin avance la main, Lanidle tend la sienne sans hésitation. Hellouin la prend et la serre de plus en plus fort.) Eh bien, qu'est-ce qui vous prend? Vous me broyez la main?
HELLOUIN, à voix sourde
Tu m'as bien broyé le cœur, misérable I Tais-toi, je sais tout. Ne proteste pas. Voilà une heure que je me fais une joie amèro de te voir patauger dans t«8 mensonges et dans ton infamie.
LANDELLE. s« débattant
Vou5... lâchez-moî d'abord.
HELLOUIN, le repoussant
Soit! à distance alors et pas de geste inutile, je vous en prie.
Il tire un revolver de sa poche.
LANDELLE» froidement A la bonne heure I C'est un guet-apensi
HELLOUIN
C'est ce que vous voudrez I Comprends-moi bien. Je ne te reproche ps^s de «n'avoir trahi... Ces choses-là ne comptent pas. Les hommes ne se doivent rien. Chacun pour soi. D'ailleurs, tu n'as jamais été mon ami; tu n'avais pas à me ménager. Ta seule faute, ton seul crime, est d'avoir forcé un être à t'aimer, d'avoir tout fait pour lui devenir indispensable et de le rejeter comme une loque le jour où ton intérêt ou ta passion — tu vois, je te fais la part belle — l'exigent. Ce crime-là, tu l'as commis, sachant que ta victime pouvait en mourir. Tu as accepté sa mort. Même si elle n'en meurt pas, tu n'en as pas moins révélé une âme d'assassin.
LANDELLE, violemment Ah! prenez garde I
HELLOUIN
Heureusement, je peux intervenir à temps. Cet être que tu sacrifies, après l'avoir affolé, cet être n'est pas seul dans la vie. Il a un défenseur, avec qui, mon cher, il va falloir compter. Asseyez-vous, j'ai à conclure. Je vous dis de vous asseoir. {BruiaL) Ah! Je vous y engage... ne me poussez pas à bout Voilà une heure
que je me contiens. Je ne pourrais pas répondre de moi si vous me braviez. Asseyez-vous I {Landelle s'assied.) C'est cela. D'ailleurs, rassurez-vous, vous avez tout le temps; il n'est que midi; vous serez à midi et demi au rendez-vous qu'£//e vous a fixé, et vous pourrez très exactement lui faire la commission dont je vais vous charger pour elle. Vous allez lui dire, entendez-moi bien : « Reprenez votre liberté. Si vous avez le malheur de m'aimer, guérissez-vous vite et tâchez de ne plus penser à moi. Ce mariage que j'avais escompté comme une excellente affaire n'est plus possible. Il ne peut pas se faire et ne se fera pas. Adieu. » Voilà c'est tout Vous avez entendu?
LANDELLE, haussant les épaules
Oh! très bieni II y a des fous dangereux, mais il y a aussi des fous ridicules. D'ailleurs, les fous ridicules peuvent devenir dangereux et c'est, je le crains, le cas aujourd'hui. Vous êtes comique, mon pauvre Hellouin, et si vous pouviez vous voir, vous poufferiez. Vous me connaissez mal. Alors vrai, vous vous êtes imaginé que toute cette mise en scène serait de nature à m'impressionner. Ohl Allez I Amusez-vous! parlez! Faites des phrases, de mauvaises phrases! Jouez du couteau ou du revolver; vous êtes libre; je ne peux pas vous en empêcher; vous êtes armé, je ne le suis pas, ce qui prouve bien, comme je le disais tout à l'heure, que vous m*avez attiré dans un guet-apens, sous prétexte d'un service à vous rendre, honnête homme! Mais si je sors vivant d'ici, ' ce qui, après tout* n'est pas impossible, rappelez-'Vous que je n'en ferai qu'à ma guise, qu'à ma tête et qu'à ma volonté. Ainsi... Continuez donc, je vous en prie* vous conunenciez à m'intéresser beaucoup.
HELLOUIN, sans colère Vous avez fini?
%mm9^Êammt*^»t*m*m»9m9»m%9% — — w ■■■la— ii— •••«■••*■•«•««•««• •• • >—■•»— !■■■■■>■» ^^j^piw •«• — — iix— «— i» «««••«•■■■'«•••••••••«■•••••ma
LANDELLE, tes insolent
Pour le moment, oui... mais recomiaissez-Ie, c'était bien mon tour.
HELLOUIN, sans colère
Landelle, regardez-moi en face. S*il vous faut du courage pour cela, trouvez-en. {Les deux hommes se dévisagent) Vous devez être fixé maintenant. La résolution que j*ai prise est inébranlable. Vous n'épouserez pas M"* Holska parce que je ne le veux pas et que je vous le défends.
LANDELLE
Bien. C'est la première fois, mon cher, qu'on se permet de me dicter une volonté et de m'infliger une défense. Il y a un conunencement à tout. Je m'y ferai sans doute à la longue... Encore une fois, j'ignore ce qu'il adviendra de moi d'ici la fin de cet entretien... pittoresque; mais si j'en réchappe, je vous donne ma parole d'honneur que j'épouserai M"* Holska.
HELLOUIN Je ne croit pas.
LANDELLE
Ohl sil Je l'épouserai, d'abord parce que je l'aime et aussi parce que je l'ai décidé. Et quand j'ai décidé quelque chose...
HELLOVlN.V arrêtant
Un dernier mot. J'ai l'intention de disparaître et de vous céder la place. Je sais que je ne peux pas lutter avec vous. C'est bien, je m'incline, je suis vaincu. Mais j'avais pris, en épousant ma femme, la responsabilité de son bonheur et j'entends, jusqu'au dernier moment, ne pas faillir à ma tâche. Je ne m'en irai que lorsque
j'aurai la certîfude de l'avoir assuré. Je viens donc vous sommer de tenir les engagements que vous avez pris visà-vis d'elle, le jour où vous vous êtes fait aimer d'elle; ils abolissent les miens. Dans un an, elle sera libre. Dans un an, vous pourrez l'épouser. Voulez-vous vous y engager aujourd'hui?
LANDSLLE
Non.
Décidément?
Décidément.
Et pourquoi?
HELLOUIN LANDELLE HELLOUIN LANDELLE
Oh! C'est très simple. Parce que je ne Taîme plus et que j'en aime une autre. Allons! mon cher, finissons-en!
HELLOUIN
Landelle, je vous considère comme un malfaiteur; vous vous êtes introduit avec effraction dans mon ménage et vous l'avez détruit. Pour réparer le mal que vous avez fait, un seul moyen se présente, je vous l'offre; si vous ne l'acceptez pas de plein gré, je vous l'impose; vôUs épouserez celle qui est encore M""' Hellouîn, aussitôt qu'elle sera libre et elle le sera bientôt. Vous m'avez compris?
LANDELLE
Très bien.
HELLOUIN
Je vous donne cinq minutes pour accepter. Si vous n'acceptez pas, je vous tue^ Et je voua jure que je ne plaisante pas«
LANDELLE
Mon cher, 0*^6$! votre seule excuse. Sî vous plaisantiez, je trouverais la plaisanterie tnauvaise. Alors, c'est sérieux? Bien... Le tout est de s*y habituer.*, et l'oti s*habitue à tout. Voyons, puis^je vous poser une question {ft txfnmis?
HELLOUIN
J'âttendi.
LANDELLE
Je ne comprends pas très bien. Vous voulez me contraindre à épouser votre femme sous t>rétexte que je lui suis indispensable et qu'elle mourrait de me perdre, et si je refuse, vous vous préparez à me tuer. Mais alors vous allez tticr votre femme en même temps que moi.
HELLOUIN
C'est possible. Je cours ce risque. Mais elle ne mourra peut-être pas de se savoir vengée, tandis qu'elle mourra sûrement de Vous savoir k une autre.
LANDELLE
C'est une réponse, en effet. Elle n'est peut-être pas péremptoire; mais j'ai perdu, entre autres choses, le droit d'être exigeant. Vous avez dit cinq minutes, c'est peu.
HELLOUIN, armant soft re\?olver
Vous avez tort de railler; je vous assure; ce n'est plus l'heure.
LANDELLE
Au contraire, mon cher ami# c'est la vraie heure. Voyez-vous, quand la mort est proche, on s'aperçoit de la pauvre farce qu'est la vie.
HELLOUIN raîteS'ino! grâce de votre philosophie.
LANDELLE
Vous perdez. Vpyons, vous m'accorderez bien quelques minutes supplémentaires?... J'avoue que lorsque je suis venu ici pour vous rendre service, j'avais négligé de prendre mes dispositions dernières. On ne saurait penser à tout, n'est-ce pas? Le temps d'écrire une lettre... il faut bien que je m'excuse... je vais faire attendre une femme... et puis, comme tous les condamnés à mort, j'ai envie de griller une cigarette... vous ne me refuserez pas non plus cette faveur? Quand j'aurai fini, vous ferez ce que vous voudrez. {Il remonte^ s^assied à la tahle^ allume tranquillement une cigarette et écrit. S* interrompant) Ah! D fait un temps qui vous donnerait des regrets. J'avoue, j'aurais préféré disparaître un jour de pluie. {Il écrit.) Elle ne vaut rien! Pour la dernière, c'est dommage! {Il jette sa cigarette.) Savez-vous, mon cher, que vous avez plus de courage que moi et qu'en ce moment je vous admire; abattre un homme dans un accès de colère ou de rage, c'est à la portée de tout le monde; mais casser la figure à un monsieur désarmé, froidement, sans risque, avec même la certitude de l'acquittement, car le mari a droit de vie et de mort sur l'amant, cela dénote une dose d'énergie peu commune et dont je tiens à vous faire tout mon compliment. Vous êtes un caractère. Ne vous impatientez pas, j'ai fini. Là, je vous confie ce papier; vous voudrez bien vous charger de le faire parvenir à celle pour qui je meurs. {Lucienne ente à ce moment par la porte de gauche.) Car, si je ne suis pas capable de vivre avec certaines femmes, je suis capable de mourir pour d'autres. Chacun sa nature, n'est-ce pas?
HELLOUIN, ente ses dents Cabotin I
LANDELLE
Si VOUS voulez I Maintenant, faites et faites vite! La comédie me lasse. Passons au drame.
Hellouin le Tegarde, hésite^ puis brusquement prenant son pariù 'ève le bras.