‹ Théatre completChapitre 122 sur 407 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Puisque ron dit toujours, tel maître tel valet?

LÉONORE

Je n'attendais pas tant de ton esprit follet, Mais puisque je te trouve aujourd'hui si morale, Je te veux croire aussi d'une âme assez loyale, Pour apprendre de moi le sujet important Qui me fait tant courir, et qui te lasse tant. Ecoute donc.

BÉATRIX

Vraiment, madame, si j'écoute I Je choisirais plutôt de ne voir jamais goutte, Que de n'écouter pas un important secret. C'est mon plus grand plaisir, mais j'ai l'esprit discret.

LÉONORE

Sache donc, Béatrix, que j'aime.

BÉATRIX

Est-il possible?

vous en aime mieux, il faut être sensible. Pour moi, je vous croyais plus dure qu'un rocher ; Mais puisque je connais que l'on peut vous toucher. Si pour vous y servir il ne faut que ma vie, Madame, assurez-vous que vous serez servie.

LÉONORE

Maïs je suis, Béatrix, malheureuse à tel point, Que j'aîme un cavalier.....

BÉATRIX

Qui ne vous aime point?

LÉONORE

Non, mais qui ne sait pas que pour lui je soupire.

BÉATRIX4 Le malheur n'est pas grand, il ne faut que lui dire.

LÉONORE

Et comment j Béatrix?

BÉATRIX i

C'est moi qui lui dira i Reposez-vous siir moi. Dieu nous assistera. Quand c'est à bonne fin, l'œuvre n'est pas mauvaise. Ah ! vraiment, il vaut mieux aimer chaud comme braisé. Que haïr son prochain et lui faire le froid. Madame, il faut aimer ce qu'aimable l'on croit, Et ne prétendre pas aussi pour être aimable, Qu'on ait droit de laisser périr un misérable. Quand votre amant serait plus fier qu'un Narcissus, J'en viendrais bien à bout, j'en aurais le dessus. Et si je ne tiens pas la chose difficile :

Comment trouverait-il qui vous vaille en la ville? Nommez-le seulement, je vous le rends rendu ; Et quand pour son mérite il ferait l'entendu; Car je ne doute pas qu'il n'en ait plus qu'un autre, Puisqu'il a le pouvoir d'assujettir le vôtre, Nous avons pour gagner les superbes amants Des secrets aussi forts que des enchantements. Mais pour vous que le ciel a faite toute belle, Vous n'avez qu'à iouer un peu de la prunelle, Vous n'avez qu'à lui faire une fois les yeux doux, Vous le verrez bientôt embrasser vos genoux ; Belle, riche d'esprit, noble, avec tous ces charmes. Vous avez des désirs qui vous coûtent des larmes ? C'est bien plutôt à vous à donner des désirs. Qui causent de l'extase, ou bien des déplaisirs. Selon que vous serez en humeur de bien faire. Il sera trop heureux, madame, de vous plaire.

LÉONORE

Ohl ohl la Béatrix, qui t'en a tant appris? Je ne connaissais pas ton mérite et ton prix ; Je ne pensais avoir qu'une simple servante, Et tu t'es découverte une fille savante.

BÉATRIX

Je puis parler d'amour, puisque j'en ai tâté, Et puis vou^ y servir, puisc^ue j'en ai traité ; Mais depuis un certain, qui mourut à la guerre, Je ne prends plus plaisir aux choses de la terre. Que maudit soit le jour que premier je le visi Si mon xîruel destin ne me l'avait ravi. Je ne me verrais pas une simple soubrette ! Mais Dieu l'a bien voulu, sa volonté soit faite. Parlons de votre affaire, et me contez un peu Comment, quand, et par qui votre cœur a pris feu.

LÉONORE

Ce fut un peu devant que nous fussions ensemble. Dieux I à ce souvenir je frissonne et je tremble. Un jour qu'il fit fort beau, j'allai me promener Aux champs, où j'avais fait apprêter le dîner, J'avais pris avec moi quatre de mes amies. Après aîner étant toutes cinq endormies. En attendant le frais, laissant passer le chaud, Un effroyable bruit me réveille en sursaut ; Je me lève, et ne vois dans la chambre paraître Qu'une épaisse fumée, à travers la fenêtre ; Je vois le ciel en feu, qui me remplit d'effroi.

ACTB I, SCENE I. ISS

Je tombe évanouie, et si fort hors de moi,

Que qui m*eût vue alors, m'eût crue aisément morte.

Le feu gagnait déjà Tescalier et ]a porte.

Ces dames qui m'avaient laissée en ce danger

(La peur les avait bien empêché d'y songer)

Versaient assez de pleurs, faisaient assez de plaintes,

Et je jurerais bien qu'elles n'étaient pas feintes.

Offraient assez d'argent ; mais à me secourir,

Chacun faisait le sourd, de crainte de mourir :

Alors qu'un cavalier conduit par un bon ange.

Arrive, est informé de ce malheur étrange.

Ces dames, en pleurant, lui content mon malheur :

Et lui (fut-il jamais de pareille valeur?

Fut-il jamais vertu comparable à la sienne ?)

Met sa vie au hasard pour secourir la mienne.

Saute sans hésiter de son carrosse en bas.

Passe au travers du feu qui ne l'épargne pas,

Monte vite en la chambre, ou plutôt il y vole.

Cette belle action dehors passe pour folle.

On le plaint, on le croit aussi perdu que moi.

Lorsqu'on le voit sortir, me traînant après soi.

Le poil brûlé, le teint tout noirci de fumée.

Il ne s'en alla pas tant qu'il me vit pâmée.

Mais sitôt qu'il me vit reprendre mes esprits,

Sans que son action reçut le moindre prix ;

Je confesse en cela que Ton fit une faute.

Et par là j'ai bien vu qu'il a l'âme bien haute;

Sans se faire de fête, ou se faire valoir,

Sans qu'il me soit depuis seulement venu voir,

Il s'éloigna de nous, ce bel ange visible.

Juge si j'en reçus un déplaisir sensible.

Alors qu'on m'eut appris ce que je lui devois.

C'est ce qui m'a réduit au point où tu me vois ;

C'est ce qui m'a depuis fait verser tant de larmes,

Et donné sur mon cœur tant de force à ses charmes.

Que rien ne me paraît aimable comme il est.

Après lui dans la cour personne ne me plaît.

Soit qu'il soit trop aimable, ou moi trop susceptible

D'un amour, qu'à chasser j'ai fait tout mon possible.

Car je l'ai vu depuis, cet aimable vainqueur;

Mais je ne l'ai pu voir qu'aux dépens de mon cœur;

Mais je ne l'ai pu voir sans en être amoureuse.

Et de plus, Béatrix, jalouse et furieuse.

Ne désapprouve point ces mouvements jaloux;

Je l'ai vu depuis peu dans l'église à genoux,

Discourant en secret avec une inconnue,

Que mon page suivit jusque dans cette rue;

Et c'est pour quoi j'y viens depuis deux ou trois jours .

Et ce qui m'y fait faire avec toi tant de tours.

Mais J aperçois venir le plus fâcheux des hommes,

Je SUIS au désespoir s'il connaît qui nous sommes;

C'est un homme choquant, un homme sans raison.

BÉATBIX.

Entrons sans marchander dedans cette maison, J'en vois sortir, me semble, une femme assez belle.

LÉONORE

Mon Dieu ! sans la connaître ?

BÉATRIX

Et vous mangera- t-elle?

Allez, allez, madame, et parlez hardiment. Il ne vous en saurait coûter qu'un compliment.

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