‹ Théatre completChapitre 190 sur 407 · LUCIE, DON PEDRO · texte numérisé non relu

LUCIE, DON PEDRO

Qu'avez-vous donc, monsieur, qui vous met en colère?

D. PEDRO

J'ai les ressentiments que doit avoir un père

Qui pense être pourvu d'un gendre homme de bien.

LUCIE

Quoil notre don Félix...

D. PEDRO

Don Félix ne vaut rien.

Je suis donc allé voir tantôt sa Dorothée, Que, pour vous affronter, il avait apostée ; Elle a joué son jeu comme il a désiré, Et l'a joué si bien, que même j'ai pleuré Quand j'ai vu quelques pleurs couler sur son visage. Enfin je croirais bien que cette fille est sage, Qu'entre elle et don Félix il ne s'est rien passé. Dont Dieu ni le prochain en puisse être offensé : Mais le drôle qu il est nous donnait bien le change, Écoutez, je vous prie, une malice étrange. Comme je revenais de lui fort satisfait, (Et j'en avais assez de sujet en efi'et) Certaine dame en chaise, et la face voilée, M'a dit en peu de mots, d'une voix désolée : Monsieur, on vous affronte en même temps que moi, Et don Félix ne peut, sans violer sa foi, Contracter, moi vivante, un second mariage. Deux enfants en pourront porter bon témoignage Devant l'official, que je veux implorer. Elle s'est là-dessus bien fort mise à pleurer, Et moi, d'autre côté, bien fort mis en colère. Le malheureux métier que d'être père ou mère Et qu'on est assuré, quand on a des enfants,

De ne manquer jamais de soucis bien cuisants! Or pour vous achever l'histoire commencée, Cette invisible, après mainte larme versée, Comme je la quittais, lassé de son caquet. M'a mis entre les mains je ne sais quel paquet De missives d'amour.

LUCIE

Quoi que ma sœur en die, Je n'ai donc pas mal fait de m'être refroidie Et d'avoir attendu la fin de ces bruits-là. Elle dit que j'ai tort, mais c'est elle qui l'a. D'avoir fait avec moi trop de la sœur aînée. Et d'avoir trop pressé ce gentil hyménée. Le cœur me disait bien...

ALPHONSE vient à l'étourdie.

Monsieur, je suis pressé.

Mon maître n'a-t-il pas tantôt ici passé? J'ai des lettres pour lui de son père ; et me semble Qu'il vous écrit aussi ; mais j'ai tout mis ensemble, Et ne puis débrouiller... Ah ! bon, bon, la voilà. Je reviendrai tantôt pour la réponse.

D. PEDRO

Holàl Vous vous trompez, ami; mais il ne peut m*entendre Jamais les étourdis ne font que se méprendre. Cette lettre est de femme, et sent bien son poulet. Que j'époussetterais là-dessus un valet ! Mais je veux la carder, attendant qu'il revienne, Et sans faire de nruit, lui demander la mienne.

LUCIE

Ouvrez-la, que sait-on?

D. PEDRO

Ouvrons, je le veux bien ; Cela nous peut servir, et ne peut nuire à rien.

LUCIE

A qui s'adresse-t elle?

D. PEDRO

A don Diègue même.

LUCIE

Sans doute elle sera de quelqu'une qu'il aime.

D. PEDRO

Don Diègue en cela suit l'ordre de la cour ; On n'est pas courtisan quand on est sans amour ; Mais sans y recueillir, bien souvent l'on y sème, Et sans y mettre à mal toutes celles qu'on aime;

AGTB lY, 8CBNB III. 325

Les sottes seulement favorisent leurs vœux,

Maïs les sages aussi se gardent fort bien d'eux;

Ils soupirent souvent pour qui leur fait la moue,

Et de plusieurs beautés qu'ils coucheront en joue,

Os n'en blessent souvent pas une, les méchants.

Cependant les maisons, les bois, les prés, les champs

Se changent bien souvent en de vieux points de Gènes ;

Les affreux créanciers font sauter les domaines;

Et puis ces beaux messieurs protestent sur leur foi,

Qu'ils se sont ruinés au service du roi.

Je ferais là-dessus une longue satire ;

Mais les vieillards, dit-on, ne font rien que médire.

Je ne dis donc plus rien, çà lisons ce poulet,

Et le recachetons pour le rendre au valet.

Mon cher époux,

« Vous avez déjà mis quinze jours à un voyage pour '.' lequel vous ne m'en aviez demandé que huit.Gela me met « dans une extrême peine; et notre petit Janot qui vous n demande et qui vous cherche depuis le matin jusqu'au « soir, se désespère de ne plus voir son papa. Revenez « donc vitement, si vous voulez le retrouver en vie, et « cessez par votre absence de faire mourir mille fois le « jour votre fidèle Dorothée. »

D. PEDRO

Quoîl bons dieux, Dorothée à don Diègue aussi,

Dorothée à Madrid, et Dorothée ici.

Et Dorothée en chambre et Dorothée en chaise,

Et le petit Janot qui n'est pas à son aise

Si tôt que son papa n'est pas à la maison!

Et qui diable ferait pareille trahison?

Bénite soyez-vous, lettre décachetée,

Par qui nous découvrons nouvelle Dorothée ;

Et béni soyez-vous l'étourdi de valet.

Qui nous avez livré ce bienheureux poulet.

Par qui nous découvrons que l'un et l'autre gendre

Est un insigne fourbe, et qui n'est bon qu'à pendre I

Mais, mon père, avez-vous bien lu?

D. PEDRO

Si j'ai bien lu?

J'ai lu mille fois mieux que je n'aurais voulu.

LUCIE

Ce rencontre de noms est tout à fait bizarre,

Il faut que don Diègue ait l'âme bien avare, Car don Félix pour moi peut avoir de l'amour. Mais cet autre venu depuis peu de la cour, Qui n'a pas seulement vu ma sœur en peinture, Nous montre bien qu'il est d'une avare nature : Il en voulait sans doute au bien qu'elle a de plus. Aussi qui n'aimerait cent mille beaux écus !

D. PEDRO

Où diable ont-ils trouvé chacun leur Dorothée? Est-ce un nom à la mode, ou chose concertée Pour se moquer de moi ! Mais, bons dieux, les voilà ! Qui ne se tromperait à ces visages-là?

LUCIE, tout bas.

Dieux I faut-il que je l'aime et qu'il soit infidèle !

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